Parenthèse ludique pour les écrivants d’À Mots croisés avec jeux et impromptus, proposés par une animatrice, Véronique Devaux. « Eclats fantaisistes » était un exercice d’écriture à partir d’une expression, « Attendre belle lurette » pour Dominique.
Le Pic
Ah, cette colonie aux Gréolières dans l’arrière-pays niçois… De grands souvenirs ! Une longue bâtisse de briques posée là, seule, perdue au milieu de l’immense nature, écrasée de chaleur le jour, inquiétante la nuit. L’aile droite pour les filles, l’aile gauche pour les garçons.
On ne sait si les moniteurs manquaient d’imagination ou si le lieu n’offrait que peu de distractions. En tout cas, les activités proposées aux enfants se répétaient inlassablement, dans une ronde monotone. Atelier découpage de papier. Ennuyeuses promenades en forêt. Sempiternelles ascensions de l’éminence pierreuse derrière la colo, en plein cagnard. Parcours à franchir les yeux bandés avec force chausse-trapes, bassines remplies d’eau ou de farine et obstacles mouvants, devant un public hilare et moqueur.
Un jour, ou plutôt une nuit, vers quatre heures du matin, les moniteurs avaient réveillés la colo pour une randonnée nocturne en forêt. Quelle idée. Pas le choix, tous les gosses avaient quitté la chaleur des draps pour les frissons des sous-bois. Ils s’étaient mis en route en râlant, habillés à la hâte, le ventre vide. Encore une marche en forêt. Vivement la fin du séjour, cette colo était une calamité.
En file indienne, ils avaient suivi les monos et leur lampe de poche, butant sur les cailloux du chemin, le regard rivé au sol irrégulier et aux semelles du copain qui précédait, histoire de ne pas se perdre. La forêt dont ils pensaient connaître les moindres recoins depuis le temps qu’ils l’arpentaient, leur présentait une tout autre facette. Ses effluves étaient plus intenses, presque capiteux. Plus de volumes ni de nuances nettes , mais un dégradé de noirs, des ombres planes, de vagues et hautes silhouettes qui laissaient si peu de place aux étoiles.Les cris sporadiques qui s’échappaient des profondeurs leur dressaient les poils sur les bras. Une sombre atmosphère avait pris possession des lieux. Les gosses trottaient têtes baissées, sans broncher.
Au bout d’une heure de marche, les ombres s’estompèrent, ils débouchèrent dans une clairière. Ouf, c’était moins oppressant. Consignes leur avait été donnée de s’asseoir en lignes, face à l’est, de garder le silence et d’attendre. C’était la condition sine qua non pour découvrir ce qui devait être l’apothéose de leurrandonnée, dixit les monos.
L’œil fixé sur l’horizon encore noir, les gamins attendirent sagement que le miracle annoncé se produise. L’air froid les prit aux épaules. Ils continuèrent d’attendre, pelotonnés. Les paupières lourdes, certains finirent par s’endormir. A l’inverse, d’autres avaient des fourmis dans les jambes, ils ne tenaient plus en place, gigotaient, chahutaient. Si miracle il devait se produire, agités ou pas, il se produirait, se disaient-ils. Sèchement rappelés à l’ordre, ils firent silence et se résignèrent à encore attendre.
Enfin, une vague lueur pointa à l’est. Les estomacs gargouillaient. Le temps s’étirait. Mais qu’est-ce qu’ils fichaient là, les fesses transies dans l’herbe humide ! Le soleil pointa enfin le bout de son nez, très doucement. Trop doucement. Qu’est-ce que c’était c’était long… Petit-à-petit (les gamins commençaient à décompter tout haut), l’horizon s’éclaircit franchement, les montagnes apparurent. La plus haute d’entre elle se détacha du panorama, nimbée des rayons du soleil qui se cachait derrière elle. Les yeux écarquillés, les gosses guettaient une apparition. Parce que pour l’instant, cette apparition tant attendue n’était qu’un simple et banal lever de soleil !
Devant leurs mines désappointées, les monos s’esclaffèrent en pointant la montagne du doigt : « Ça valait le coup d’attendre, non ? Voici le pic de la Belle Lurette ! »
Interloqués, les gosses se regardèrent. C’était une blague ?
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