Nouvelle expérience pour les écrivants d’À Mots croisés avec jeux et impromptus ludiques, proposés par Véronique Devaux. « Eclats fantaisistes » était un exercice d’écriture à partir d’une expression « Décorner les bœufs » pour Annie.
Connais-toi toi-même
Quelque part aux fins fonds de la Casamance, Souleymane est inconsolable. Toute sa famille a péri dans l’incendie de leur case. Lui a eu la chance d’avoir été à l’école, le jour du drame. À 16 ans, il n’a aucune envie de rejoindre un orphelinat, il est trop grand pour cela. Il se sait fort, prêt à affronter la vie et ses obstacles.
Pour s’assurer de sa décision, il va voir le sage du village, assis sur un simple tabouret de bois, sous l’arbre à palabres. Le vieil homme lui rappelle les valeurs de la vie. Il pèse ses mots, éclaircit des propos qui pourraient être obscurs au jeune homme. Chaque expression, chaque phrase est placée dans un contexte précis. Souleymane est suspendu à ses lèvres. Il tient à se rappeler de ce que l’ancien a dit. Il lui fait confiance. Respectera sa décision finale. L’exécutera avec dignité, pour l’honneur de sa famille et de sa communauté. Après d’interminables minutes, le sage lui montre le chemin du bout de sa canne. « Va, mon enfant, va vers l’ouest jusqu’à Ziguinchor. Là, tu chercheras Mamadou au marché à poissons. Transmets-lui mon bonjour ! Sûr qu’il t’accueillera et saura te montrer le droit chemin ! » Il conclut son discours par quelques mots en wolof : « Xam sa bopp te nga nekk ki nga doon* ».
Quelques jours plus tard, Souleymane rencontre Mamadou. La joie n’est pas au rendez-vous. Souleymane ne peut s’habituer à l’odeur qui se dégage de l’étal, brûlé par la chaleur du soleil. Une puanteur iodée des marlins, espadons, mérous, capitaines, barracudas, bonites, mais aussi crevettes, gambas et crustacés en souffrance sous les montagnes de glace pilée, envahies de colonies de mouches bourdonnantes. Des odeurs d’ammoniaque si fortes qu’elles lui collent à la peau, jour et nuit. Qui le dégoûtent. Non, il ne saurait rester plus longtemps ici, à nettoyer les poissons pour la thiéboudienne ou le yassa !
D’autant qu’une allée plus loin, il y a une petite échoppe avec une jeune fille qui le fascine. D’un charme ensorceleur. Il faut voir comment elle chante les airs de l’arrière-pays en ondulant des hanches. Une danse sensuelle rythmée par la découpe, la taille, le désossage des poulets, canards et autres volailles. Quand un villageois approche pour lui réclamer quelques jolis morceaux de viande pour le mafé, son visage s’illumine. Une étincelle illumine son regard. Ses lèvres pulpeuses dessinent un large sourire. D’un coup de rein, elle redresse les épaules. Sa poitrine innocente, déjà généreuse, pointe alors dangereusement vers l’acheteur.
– Tu veux quoi aujourd’hui ? Pour la sauce ou pour griller ?
C’est alors qu’elle s’essuie les mains sur son boubou aux couleurs chatoyantes, saisit un morceau de viande, le pèse, l’emballe. Puis, d’un geste leste, elle empoche la liasse de billets.
Souleymane est fasciné par la beauté étourdissante de la jeune fille. Quelque temps plus tard, à la fin du marché, il accourt auprès d’elle pour l’aider à remballer. C’est alors que, contrairement à l’habitude, son père l’a rejointe pour la ramener au village.
– Qu’est-que tu fais là à tourner autour de ma Fatou !
– J’voudrai un boulot, chez vous, à la boucherie !
– Monte dans la camionnette !
Depuis ce jour, Souleymane est ouvrier d’équarrissage. Très vite, il apprend le métier. Ses gestes deviennent de plus en plus précis. Il aime son travail pour son utilité. Nourrir la communauté ! Ce qu’il affectionne tout particulièrement, c’est décorner les bœufs. Le soir, il accroche leurs cornes comme des trophées aux murs de sa case. Alors, il est fier de lui, Souleymane. Il est devenu un homme. Un vrai. Quand il aura dix-huit ans, il se mariera avec Fatou !
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Traduction du wolof : « Connais-toi toi-même et deviens qui tu es ! »
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