Jeu d’écriture « Des métiers et des mots »

Nouvelle expérience pour les écrivants d’À Mots croisés avec jeux et impromptus ludiques, proposés par Véronique Devaux. « Des métiers et des mots » était un exercice d’écriture à partir du champ lexical lié à un métier d’hier. À suivre le récit imaginé par Carmen.

La Vie d’Augustin 

Lui, ce qu’il aurait voulu être, c’est maître verrier.

Lui, c’est Augustin vitrier de son état. La cinquantaine bien sonnée, il a les épaules voutées, le dos courbé à force d’endosser du matin au soir son large portoir, une fatigue quotidienne se lit sur son visage taillé à la serpe. De haute stature, la carrure aussi large que ses vitres, le nez crochu comme son marteau arracheur, le teint gris mastic, des cheveux filasse qui partent dans tous les sens, Augustin a de quoi impressionner.

Avec ses yeux aussi noirs que ses pointes, il scrute les maisons susceptibles d’avoir besoin de ses services. Quand on est payé à la tâche, il ne faut pas passer à côté de l’ouvrage. Sa voix de stentor, VITRIER, VITRIER, fait  trembler les vitrages lors de son passage dans les rues de Paris. Pourvu que certains se brisent! Et si par hasard, quelques garnements tapent le ballon sur les trottoirs, il n’a aucun scrupule à les encourager, un petit coup de pouce, ce n’est pas de refus.

Ce dur métier lui a été transmis par son père et son père avant lui. En vérité, on est vitrier de père en fils dans la famille et c’est ainsi qu’Augustin a reçu en héritage un diamant soigneusement rangé dans la poche de sa blouse bleue. Il découpe les vitres avec cet outil de précision, là où la plupart de ses collègues ne possèdent qu’un modeste coupe-verre.

Augustin a fini par aimer son travail, sauf lorsque le mépris des bourgeois le fait sentir plus transparent que ses vitres. Alors, il n’a aucun état d’âme à surtaxer sa prestation, argumentant une technicité apprise auprès des plus grands verriers de France. Il n’hésite pas à prétendre, que né à Chartres, il a baigné dans le milieu du vitrail depuis son plus jeune âge.

Il sait pertinemment que son mensonge n’est pas digne d’un honnête homme alors il se fait pardonner auprès de Dieu en remplaçant quasi gratuitement le vitrage des petites gens. Cela lui fait mal au cœur, de les voir crever de froid à cause du manque d’argent.

Augustin sent bon le mastic qui colle sur ses larges mains calleuses. Parfois, il donne des chutes à des gamins ravis de s’en servir de pâte à modeler avant qu’il ne devienne trop sec.

Certains jours, la recette est bonne et très souvent maigre, très maigre. Comme aujourd’hui, où Augustin n’a pas trouvé un seul client.

Il ne fait pas très chaud en ce début de printemps. Comme il s’abrite sous le porche de l’église de Saint-Germain, le vitrier entend une voix l’appeler. C’est le curé de la paroisse qui le sollicite. Le presbytère est devenu une véritable passoire, le vent, la pluie, tout s’engouffre au travers des vitres brisées. Le seul souci pour l’ecclésiastique étant le manque d’argent, il espère d’Augustin un geste de sa part.

Pourquoi pas se dit notre bonhomme. Journée fichue question travail, alors autant se rendre utile. Et le travail ne manque pas dans le modeste logement du prêtre. Tout est à faire, tout est à remplacer. Augustin passe plusieurs heures à rendre l’habitat confortable et chaleureux. Il sait qu’il ne se fera pas payer, mais voir le sourire de l’homme de Dieu et sa bonne le rend heureux.

Il reçoit des remerciements à n’en plus finir, si bien que le vitrier en est gêné. Ce n’est pas grand chose, c’est normal, il justifie sa prestation auprès d’eux.

Il prend congé, le cœur léger décidant d’aller faire brûler un cierge pour ses chers disparus. Cela fait des années qu’il n’est plus entré dans une église, la messe et les bondieuseries, ce n’est pas sa tasse de thé. Mais là, il ressent le besoin impérieux, comme un appel, d’entrer dans la maison du seigneur. 

Augustin se dirige vers le présentoir illuminé de petites flammes comme autant de prières silencieuses. Il glisse un sou dans le tronc, et allume un cierge avant de le poser à côté des autres quand un courant d’air lui traverse le corps. Augustin se sent comme pénétré quand une douce voix lui murmure tout doucement. 

– Merci de ce que tu as fait pour moi aujourd’hui !

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