« L’entrevue » 

« Le corps est le tombeau de l’âme », Platon

Suis-je mon corps ou ai-je un corps ? Le corps est-il de l’ordre de la possession, comme un objet, ou bien de l’être ? L’esprit est-il le maître du corps ? Le corps sait-il des choses que je ne sais pas ? Peut-on regarder un visage comme on regarde une chose ? Le corps garde-t-il ce que la mémoire a oublié ? 

Après un temps de débat philosophique, Valentine Pardo @laphilosopheuse invite le groupe d’écrivants à l’écriture. 

Il s’agissait de raconter une rencontre en respectant la contrainte suivante : Un bureau, une demi-heure, deux personnes qui ne se connaissent pas. Le recruteur n’a reçu aucun document ni CV, ni lettre ni recommandation. Il devra se décider sur ce qu’il aura vu. Il embauche, ou non.

À suivre le récit d’Adélaïde.

L’entrevue 

Je jetais un énième coup d’œil à l’horloge à ma droite. Cinq minutes de retard. Déjà. J’avais pourtant prévenu de l’urgence, de l’importance. La poignée grinça. Une femme entra. Les cheveux brun ondoyant. Les yeux marron perçant plissés par un demi-sourire. Une silhouette fluide et pourtant droite.

Elle n’avait pas frappé à la porte. Elle s’assit sur la chaise en face de moi, les jambes croisées. Son regard se planta dans le mien, puis elle ajusta sa longue jupe rouge sur ses cuisses. Alors qu’elle baissait enfin le regard, les boucles à ses oreilles cliquetèrent.

– Vous êtes en retard.

Son sourire s’accentua.

– Vraiment ?

Sa réponse m’interpella.

– Oui.

Et je laissais le silence s’installer. Elle laissa le silence m’envahir. Je regardais son index qui tapotait sa jambe toutes les deux secondes. Le sourire était revenu.

– Je n’ai trouvé aucune information sur votre travail jusqu’ici. Votre nom est à peine murmuré, Calypso. Vous êtes soi-disant exceptionnelle, et pourtant je ne suis même pas sûr de rencontrer la bonne personne. 

Encore plus de silence me répondit.

– Vous réalisez qu’il s’agit d’un entretien d’embauche, vous n’avez pas l’intention de vous présenter ?

– Je n’avais pas entendu de question jusqu’ici.

– Humpf. Quelles sont vos références ?

– Vous vous doutez bien que, dans ma ligne de métier, personne ne peut vous en fournir. La discrétion est essentielle.

Je ne répondis rien. Rien n’allait dans cet échange, rien ne se passait comme je l’avais prévu. Et pourtant sa dernière remarque était pertinente, mais comment allais-je bien pouvoir déterminer ses compétences ? 

Elle se leva soudain et posa sur la table une montre à gousset d’un doré défraîchi, usée sur les bords, décorée par un entrelacement de fleurs fines sur son dos. Une montre qui devrait se trouver dans la vitrine derrière moi. Ma tête se tourna en craquant. L’emplacement de la montre était vide. Je pris la montre, la tâtais, l’entaille sur son côté droit était bien là. C’était bien la montre de ma grand-mère. Comment était-ce possible ?

– Voilà comme preuve de mes compétences. Je vous avais bien dit que j’étais à l’heure.

Mais comment avait-elle pu faire ? La pièce n’avait pas de fenêtres, j’y étais entré vingt minutes plus tôt et la montre n’avait pas bougé. Ni la poignée de la porte, grinçante d’ailleurs.

– Maintenant que vous avez mes références. À moi de savoir si je suis intéressée par votre mission. Que dois-je voler ?

Laisser un commentaire

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑