« Indélébiles » suivi de « L’indicible »

« Le corps est le tombeau de l’âme », Platon

Suis-je mon corps ou ai-je un corps ? Le corps est-il de l’ordre de la possession, comme un objet, ou bien de l’être ? L’esprit est-il le maître du corps ? Le corps sait-il des choses que je ne sais pas ? Peut-on regarder un visage comme on regarde une chose ? Le corps garde-t-il ce que la mémoire a oublié ? 

Après un temps de débat philosophique, Valentine Pardo @laphilosopheuse invite le groupe d’écrivants à l’écriture. Dans un premier temps, inventer un personnage et faire son portrait uniquement à travers ses marques corporelles (accidentelles ou volontaires), sans décrire ni son caractère, ni son histoire, ni son métier.

À suivre le récit d’Anne.

Indélébiles

Elle était face à moi.

Sur son visage, ses lèvres brûlées qui voilaient le rosé initial.Ses cheveux asséchés par le vent chaud qu’elle avait enduré. Mes yeux remarquèrent comme des lacérations au niveau de son cou. 

Je n’osais en imaginer la provenance.

Instinctivement, je vis sur ses deux poignets, d’insoutenables traces violacées comme des tatouages assurément indélébiles puis sur ses bras, de profondes griffures. 

Je n’osais imaginer sous son tee-shirt, ce que je risquais de découvrir mais il le fallait pour poser un diagnostic.

Elle se tourna. Sur son dos, des entailles aussi répugnantes que la barbarie de ceux qui lui avaient infligé. 

Je n’osais poursuivre : cette proéminence qui naissait au bas de son ventre laissait entrevoir le pire abyssal.

Dans un deuxième temps d’écriture, il s’agissait de raconter une rencontre avec le personnage précédemment imaginé en respectant la contrainte suivante : « Le casting. Un essai pour un film, un biopic, un documentaire ou une séance de pose chez un artiste. La personne se tient debout au milieu de la pièce. Des personnes la regardent sans rien dire. Ils la retiennent, ou non. »

L’indicible

La porte s’ouvrit mais personne n’entra.

Laurent, le réalisateur, regarda ses comparses : « C’est bon, on a fini ? »

Il allait enfin pouvoir se lever après cette après-midi intense vissé sur son siège.

Quand elle apparut dans l’embrasure de la porte :

– « Avancez !»

    Laurent dévisagea de haut en bas la jeune femme qui venait de pénétrer dans la salle de casting. Envolée cette fatigue accumulée depuis ces deux semaines éprouvantes, disparue cette inquiétude et ce doute de concrétiser son projet. Il lui demanda de se présenter rapidement. Ewé était face à lui, silencieuse. Ewé n’arrivait pas à parler. Laurent qui, pourtant il y a quelques minutes s’emportait à la moindre contrariété, ne disait rien. 

    Le puissant silence d’Ewé racontait à lui seul toutes les innommables et innombrables souffrances endurées durant le périple. Dans les yeux d’Ewé, il perçut la douleur, les cris étouffés, les larmes retenues qui envahissaient la salle. Plus personne ne parlait.

    C’était elle, comme une évidence, qui serait le personnage central de son prochain documentaire.

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