« Une bonne pâte »

Maximilien s’est plié en solo à l’exercice de création d’un personnage dans ses grandes lignes, à l’aide d’une grille. Puis, il l’a utilisée pour écrire son récit … surprenant, drôle et un brin émouvant ! Bonne découverte ! 

Une bonne pâte

Il y a des obsessions qui n’attendent qu’une faille pour s’immiscer. Généralement quand le corps se repose, et que l’esprit échoue à suivre la petite musique du quotidien. Pour Francis, tout a débuté au cours d’une banale semaine de congés gracieusement offerte par son patron qui a constaté, au cours d’une réunion inutile, qu’il ne prenait jamais de repos en dehors des fermetures obligatoires. Un lundi matin, donc, à faire l’étoile de mer dans son lit. Assister impuissant au départ de sa femme qui, elle, aimerait bien prendre quelques jours. Elle murmure un « t’as bien de la chance ». Francis donne le change mais son sourire est bien trop tordu pour être sincère. Sophie quitte l’appartement et laisse son compagnon vaquer à ses tâches. Elle a loupé un geste qui pourrait l’alerter en temps normal : il se gratte les parties. Une sorte de TOC qu’elle connaît bien. Quand Francis est perturbé, il se gratte. Un geste inconvenant qu’il ne contrôle pas. Son corps le démange et cela dure tant que le problème qui le torture au-dedans ne trouve pas de solution. Et Francis, en bon taiseux, n’exprime pas grand-chose en dehors de quelques borborygmes que Sophie est bien la seule à déchiffrer.

Mais il est seul aujourd’hui, et il va devoir s’y faire. Il pourrait rester au lit mais il a toujours eu des mots durs pour ceux qui lanternent le matin. Les grasses matinées ne sont réservées qu’aux fainéants et aux adolescents. Se faire un bon petit déjeuner ? La cuisine n’est pas son domaine, Francis est plutôt vieille école. Il se contente d’un café et d’un quignon de pain. Un peu de bricolage ? Impossible, il a déjà réparé tout ce qu’il pouvait. C’est son activité principale du week-end. Pas de la semaine. La semaine, il travaille. Même le jardin, il est parfait. Rien dans cette maison ne pourra l’occuper aujourd’hui. Francis peut se gratter aussi fort qu’il peut, c’est ainsi. Il enfile donc sa veste, son chapeau. Il croise vaguement son reflet dans un miroir mais détourne la tête. Quelque chose l’embête. Il mettra bien le doigt dessus, si tant est qu’il arrête de s’en servir pour se gratter. Il va se promener, comme le petit vieux qu’il n’est pas encore (mais pas loin). Il pense à Eugène son grand-père qui dans ces conditions en profiterait pour faire la tournée des bistrots. Mais ce n’est pas le vice de Francis. Selon lui il n’en a pas, d’ailleurs. Mais Sophie a une liste à ce sujet. En attendant, il marche droit devant. Le pas lourd, le torse bombé. Si vous le croisez, autant changer de trottoir. Il ne s’écarte jamais, il trace son chemin comme un char Leclerc. Ni un magasin (perte de temps et d’argent), ni un parc (pour les gamins), ni un cinéma (mort en même temps que Gabin) n’occuperont Francis aujourd’hui. Mais une odeur l’arrête.

Une senteur ligneuse, avec un chouïa de subtilité : du laurier, de la viande emprisonnée et de la pâte imbibée. Quelque chose qui vous enserre et vous réconforte. Francis n’est pourtant pas nostalgique, mais il n’hésite pas une seule seconde avant de franchir les portes de cette boulangerie et d’acheter un pâté lorrain. Il ne consomme pas sur place, mais sur le chemin. Il rentre à la maison après cette courte balade et croque ce pâté chaud. Il avale le tout en cinq bouchées à peine. Pas par gourmandise. Mais plutôt par curiosité, à en croire son regard et ses sourcils broussailleux qui se trémoussent. Difficile de savoir s’il est heureux à cet instant. Toujours est-il qu’il grogne dès qu’il passe devant une vitrine, ou les vitres trop propres d’une voiture garée là. Encore son reflet qu’il aimerait absolument semer. À quelques encablures de son domicile, Francis cesse sa marche. Planté comme un piquet. Il hésite quelques secondes puis retourne à la boulangerie au pas de course. Il y achète cinq pâtés lorrains qu’il décortiquera ensuite à la maison. Francis a enfin trouvé une occupation. Aussi bien pour lui, que pour ses doigts. Il détruit les cheminées des pâtés, il prend la viande à pleine main. Il goutte, recrache, et goutte une nouvelle fois. Il déstructure le pâté lorrain, à la recherche de quelque chose qui l’obsède. En rentrant du travail, Sophie ne trouve évidemment aucune trace de ses méfaits. Tout est curieusement rangé, propre. Elle ose bien quelques questions mais Francis reste vague. Une promenade, le tiercé, un café avec un copain. Elle n’en saura pas plus aujourd’hui mais elle se doute qu’il ne tourne pas rond.

Le deuxième jour, Francis quitte la maison à peine quelques minutes après le départ de Sophie. Son programme est chargé et il n’a pas le temps de se promener. Il enfourche son vélo qui n’avait connu aucune compagnie depuis bien des années. Il doit faire le tour de la ville qui compte sept boulangeries. Il y achète trente-cinq pâtés lorrains. Sa dégustation du jour est moins enfantine que celle de la veille. Plus méthodique également. Il a un carnet et note scrupuleusement le moindre détail. Sophie ose lui téléphoner. Elle s’inquiète et aimerait savoir comment il s’occupe. Il lui répond qu’il a fait du vélo et qu’il compte passer le reste de l’après-midi à lire. Elle rentre le soir et c’est toujours le même cinéma : aucune trace de ses expérimentations culinaires. Pour se justifier il a vaguement résumé un livre acheté pour Noël il y a plusieurs années, et jamais ouvert. Sophie lui laisse le bénéfice du doute.

Le troisième jour, elle annonce qu’elle prend sa matinée et ne se rendra au travail que l’après-midi. Francis grommelle qu’il aimerait faire des courses. Sophie décide de l’accompagner dans cette douce folie. Le voilà donc en train d’arpenter les rayons et de glisser des articles discrètement parmi les provisions du foyer. Mais difficile de cacher de l’échine de porc, du quasi de veau et tout un tas de produits que Francis n’a jamais cuisiné devant ses yeux. Sophie garde le silence, elle sait que la patience prime. Elle reprend le travail dans l’après-midi et laisse son bonhomme manigancer dans son coin. Qui sait, il a peut-être décidé de préparer le repas du soir ? Elle n’est pas là pour constater qu’il s’occupe plutôt de sa marinade. Et elle aurait bien du mal à ne pas sourire en le voyant couper maladroitement du persil, des échalotes. Francis n’a aucune finesse et c’est très certainement une souffrance pour lui de malaxer cette viande dans le gris de Toul. Néreux comme il est, sa vieille mère se moquerait de lui si elle le pouvait. La marinade doit reposer douze heures, si le boulanger du meilleur pâté goûté la veille ne lui a pas raconté de bobards. Hors de question de laisser cela dans la cuisine. Il cache donc son bol dans son petit frigo de garage. Son domaine à lui. Le plus souvent, il n’y a que des bières. En rentrant, pas de repas préparé pour Sophie. Elle y croyait un peu. Tant pis.

Le quatrième jour, Sophie remarque quelque chose qu’elle avait loupé la veille : deux miroirs sont cassés. Francis ne dit rien. Elle quitte la maison et exige une réponse pour ce soir. Francis est bien trop concentré sur son corps qui l’irrite, et sur les préparatifs qui l’empêchent de dormir convenablement. Sa marinade secrète lui convient. Une histoire d’odeur, de souvenirs. En préparant sa pâte feuilletée, il y repense. Les gestes, la posture. Cette force dans le mouvement. Puis il se concentre à nouveau. La coupe du pâton de feuilletage est grossière. La viande marinée déposée au centre présente bien, mais elle est juteuse. Il replie les abaisses de pâte avec ses gros doigts et s’occupe de la dorure sans trop y croire. Trois petites cheminées, pas de décoration. Il n’a jamais été excentrique. Puis la cuisson, il enfourne en suivant les recommandations griffonnées sur un bout de papier : au moins cinquante minutes à cent quatre-vingts degrés. Il ne reste que l’attente, le cul vissé sur un tabouret. Observer la cuisson du pâté lorrain, et éviter de fixer sa propre tronche qui se reflète dans la vitre du four. Cette tête qu’il ne supporte plus. Francis se concentre uniquement sur cette pâte, sur le moment parfait qui lui permettra d’avoir ce croustillant à l’extérieur, ce moelleux à l’intérieur, et ce grillé subtil dans le fond. C’est tout ce qui compte finalement.

Sophie entre plus tôt à la maison. Elle laisse échapper un cri de surprise quand elle constate que sa cuisine est sens dessus dessous. Mais elle remarque ensuite Francis qui ne bouge pas. Francis qui est obnubilé par son four. C’est à ce moment-là que Sophie comprend. Elle regarde la date sur son calendrier : le 25 juin. Elle prend une chaise et s’installe aux côtés de Francis. Elle passe son bras autour de lui et l’embrasse. Elle lui dit qu’elle a hâte de goûter son pâté lorrain. Francis rougit mais ne dit rien, il ne doit pas louper le moment de cuisson parfait. Sophie ne regarde pas le pâté dans le four, mais le reflet de son compagnon. Ce visage rond, et cette peau fatiguée. Cette barbe qui virevolte dans tous les sens et qui masque une petite bouche qui esquisse rarement un sourire pourtant si beau. Et ce regard teinté d’une tristesse branlante. Aujourd’hui, cela fait dix ans que le père de Francis est mort. Pas un père parfait, mais un bon boulanger. Francis lui ressemble beaucoup, même s’il a tout fait pour échapper à cette fatalité tristement génétique. Déchiré entre cette envie diffuse d’être différent et, parfois, sans l’ombre d’une cohérence, vouloir être comme lui. Ressentir ce besoin viscéral et cette obsession qui vous ronge.

Le pâté est un peu fade pour Francis qui, finalement, ne se gratte plus. Sophie le trouve à son goût.

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