« Le bal des saisons »

Poursuivons la série de récits rédigés, pendant l’animation « La science des émotions », avec celui de Carmen, une passionnée d’écriture à la plume facile et à l’imagination débordante ! Nous vous laissons tout au plaisir de lire son texte, tout en émotions !

« Le bal des saisons »

Comme tous les mercredis, c’est café Florian. Il est resté dans son jus cet établissement tout parisien, ni trop décati et pas encore versé côté lounge top tendance. Un juste entre-deux qui offre à ce lieu intemporel un doux sentiment de quiétude une fois à l’intérieur. Il a une petite pointe de technologie pour éviter de paraître trop réac et même pour les plus réfractaires aux dernières modes, le café Florian est un havre de tranquillité.

C’est ici qu’Albert, sémillant quasi septuagénaire, se sentait en confiance, entre ces murs tapissés d’anciennes photographies sépia, de cadres contenant proverbes et citations diverses mais dont l’ensemble rassurait par sa sagesse. La science et la technique y avaient néanmoins leur place. Dans cet espace un peu hors du temps et de la ville, le QR code sur chaque table était sa seule entorse. Albert avait beau le savoir, mais pour autant il s’obstinait à réclamer une carte version papier, histoire de la toucher, sensation quasi charnelle qui faisait naître en lui des émotions que le tourbillon de la capitale tendait à faire disparaître.

Mais cet après-midi, le vieil homme paraissait nerveux à l’extrême, il triturait cette carte qu’il avait, pour cette fois encore, exigé avec son autorité habituelle. Pourtant, d’ordinaire commander n’était qu’une formalité pour lui. Un café bien serré et basta. Mais aujourd’hui, tout semblait changé, carrément différent. Ce mercredi-là ne ressemblait en rien aux précédents.

Albert avait rendez-vous. Quarante ans auparavant, il aurait dit rencard. Mais il y a bien longtemps que cela ne se disait plus. Albert le savait fort bien et cet après-midi d’un automne sur le déclin, se jouait peut-être le reste de sa vie.

Son smartphone se mit à vibrer avec frénésie. « Flute ! », pesta-t-il, ce n’est pas vraiment le moment. » Il jeta un œil sur l’écran d’affichage. « Maurice, et bien il va attendre le vieux schnock, il n’a jamais rien d’intéressant à me dire, il appelle juste pour passer le temps ! » Et plus les minutes défilaient et moins Albert tenait en place. Soudainement, il avait chaud, alors il défaisait sa veste. Puis, il eut froid et la remit sur ses épaules. Dieu que l’attente lui était difficile à supporter. En réalité, il était à deux doigts de fuir cette situation qui générait au fond de lui tant de contradictions. Pourquoi donc s’était-il embarqué dans cette galère ? Il avait beau le savoir, mais pour le faire avouer il aurait fallu le torturer. Cette solitude pesait plus lourd que du plomb sur son dos fatigué, usé par des nombreuses désillusions. Alors, lorsque l’opportunité de rencontrer quelqu’un s’est présenté, il a foncé Albert, bile tête, sans réfléchir ne serait ce qu’un seul instant aux conséquences. Un petit clic sur l’ordi et voilà l’affaire enclenchée. Maudit internet qui vous fait tourner la tête et le cœur. Ce site pour séniors est diabolique, se disait-il, on est accroc en deux temps et trois coups de souris. Mais la grande surprise fut d’avoir une touche !! Encore une expression d’avant. Peu lui importait au final, l’essentiel étant d’avoir une rencontre de prévue et c’était son cas.

« Bonjour et bienvenue Madame, oui, en effet, je vous conduis jusqu’à lui. »

Albert tendit une oreille attentive. Une personne venait d’entrer au café Florian et elle en cherchait une autre. Et une femme qui plus est. Il crut sentir son cœur bondir hors de sa poitrine tellement celui-ci battait à tout rompre. Il dut respirer profondément, autant pour se calmer que pour tenter de se rassurer.

« Et si ça n’allait pas le faire ? »

« Et si elle ne me plaisait pas ? »

« Et si je n’étais pas son genre d’homme ? »

STOP STOP STOP fit son cerveau saturé de questionnements et de sentiments contraires. Il se décidait enfin à reprendre le contrôle de la situation. Albert, retrouvait un peu de ses esprits dispersés par un trop plein émotionnel et se décidait à attendre que cette femme vienne jusqu’à lui.

Et c’est à ce moment précis qu’il la vit.

Un choc, une apparition, une vision de son passé.

Devant ses yeux incrédules, se tenait celle qui, cinquante ans auparavant, lui avait fait tourner la tête. Celle, que tous les garçons du lycée convoitaient tant elle rayonnait par sa beauté et la franchise de son regard. Les années qui venaient de passer n’avaient en rien altéré son regard bleu malicieux. A peine quelques rides supplémentaires au coin des yeux. Alice, à jamais la plus belle.

« Bonjour Albert. Te souviens-tu de moi ? »

Albert, qui se leva pour l’accueillir, ne trouvait pas ses mots. Gorge nouée, rien ne voulait sortir. Seulement quelques borborygmes totalement incompréhensibles. La voir ainsi devant lui, ce fut retrouver ses 17 ans et sa jeunesse enfuie.

A l’approche de l’hiver, le vieil homme retournait au printemps.

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