« Des hommes et des murs »

Le dernier récit de la série «  Silhouettes «  est signé Carmen. Elle a choisi de continuer à explorer l’univers carcéral, comme  elle l’avait fait lors de l’atelier « Le départ ». Une narration tout en puissance ! Bonne lecture !

« Des hommes et des murs »

Celui qui longe avec méthode le grillage en comptant dans sa tête chacun de ses pas, décompte quotidien qui le ramène inexorablement à son point de départ. Celui qui refuse de bouger, planté là comme un arbre enraciné dans une cour de béton, les poings dans ses poches, le regard vers un lointain interdit. Celui qui navigue de l’un à l’autre, gesticulant tel un pantin désarticulé pour se convaincre d’être toujours vivant. Celui qui est nerveux, grenade humaine quasi dégoupillée, qui regarde où il pourrait aller, fuite pathétique. Celui qui cultive son corps à l’extrême, exercices physiques pour éviter de faire marcher sa tête. Celui qui parle pour ne rien dire, pour remplir le temps et que personne n’écoute car il parle trop, à tort et à travers. Celui qui vient d’arriver et qui, par peur, jette des coups d’œil furtifs par-dessus son épaule, prêt à s’enfuir mais par où s’enfuir ? Celui qui observe, scrute, mate, examine d’autres hommes prompts à s’enflammer à la plus petite étincelle, lui aussi pour quelques heures il est enfermé dans cette prison. Celui qui derrière la fenêtre de son vaste et beau bureau regarde en toute discrétion son troupeau de prisonniers comme on surveillerait un cheptel de bovins. Celui est déjà trop ancien dans ces lieux pour apprécier encore l’air frais de ce matin quelconque, le ciel est plus libre que lui. Celui qui attend de vite rentrer au parloir pour recevoir sa visite mensuelle. Celui qui n’attend plus quoi que ce soit, il a déchiré toute sa vie. Celui qui se promène dans cette cour pour la dernière fois, demain il est libéré mais il n’est pas certain d’avoir la force d’affronter un extérieur inhospitalier. Celui qui ne sort pas, isolement dans l’isolement, nouvelle punition pour tentative de rébellion.

***

Il a quarante-cinq ans, dans cette cour il marche sans fin durant le temps autorisé. Chaque pas compte, chaque foulée est comptée, décompte dérisoire car rien ne mène nulle part ici. Il a quinze ans cette nuit est la première d’une longue série de garde à vue. Juge des mineurs, placement en foyer pour l’éloigner d’une famille toxique. Il a cinquante-cinq, il est encore assez jeune pour une société des apparences, il est déjà trop vieux pour se positionner sur le marché du travail. Aujourd’hui, il sort mais ne se sent pas libre pour autant. Il voudrait juste disparaître pour toujours.

***

Tu as cru que la liberté est une source intarissable. C’est le cas pour la plupart des gens inconscients de leur chance. Toi, tu n’es pas de ceux qui acceptent de se laisser enfermer sans rien dire. Pourtant, malgré tes longues errances judiciaires, jamais tu n’as voulu saisir la perche tendue. Simplement parce qu’un représentant de l’appareil judiciaire le faisait. Tu as pensé sauver ton honneur en ne demandant rien, ni circonstances atténuantes, ni remises de peine. T’entends-tu clamer « Je refuse de vous devoir quelque chose, ni à vous les juges, ni à la société entière. » Pourtant, souviens-tu, tes yeux se sont embués de larmes à l’énoncé du châtiment. Ce châtiment tu l’as accepté comme un ultime cadeau d’affront. Tu n’as pas imaginé un seul instant à quel point c’est toi et toi seul qui vient de te punir ainsi. Il n’est pas plus grand homme que celui qui sait reconnaître ses erreurs et ses égarements. Tu as besoin de temps et tu vas en avoir à loisir pour comprendre le sens profond de ces sages paroles. Apprendre à vivre entre ces murs, sera peut-être pour toi, la meilleure chose qu’il te soit arrivée. Profite de ces instants de solitude imposés, réfléchis au chemin qui va s’ouvrir un jour prochain. Alors, tu seras armé pour survivre dans ce monde de cruauté envers les perpétuels prisonniers.

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