« Joyeux Noël ! »

Aujourd’hui, nous avons plaisir à partager avec vous une nouvelle, remplie d’amour, signée Carmen Ferchault, écrivante d’A Mots croisés, mais pas que !

En effet, Carmen a imaginé « Adèle et Lucas », lors de six ateliers conçus et animés par Isabelle Buisson, autrice, au Domaine départemental de la Vallée-aux-Loups – Parc et maison de Chateaubriand. Il s’agissait d’écrire une « Péripétie romantique », une histoire d’amour romantique version 2.0 à l’aide d’un prédécoupage établi (présentation des personnages derrière leurs écrans, passage du virtuel au monde réel, contraintes psychologiques, monologues intérieurs, etc.). Et comme c’est Noël, il souffle non seulement un vent d’amour, mais de magie aussi ! Son récit vient d’être publié dans le recueil de la Maison de Chateaubriand ! Félicitations, Carmen !

Maintenant, il ne nous reste plus qu’à vous souhaiter, ces prochains jours, de profiter pleinement de vos proches, de vos ami.e.s, de vos voisin.e.s, de prendre du temps pour vous aussi, pour vous reposer, prélasser, lire un bon livre, écrire… N’hésitez pas à nous en envoyer vos créations !

Joyeux Noël à tous et à toutes !

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« Adèle et Lucas »

Par Carmen Ferchault

L’âme en berne, Adèle s’assit, sans conviction, à son bureau. Elle faisait tourner son fauteuil, tout comme, petite fille, elle aimait jouer avec le siège de son père. Aujourd’hui, elle ne cherchait qu’à gagner du temps. Une manie, presque un rituel avant d’ouvrir sa messagerie et découvrir les nombreux mails déposés. C’était ainsi chaque soir, depuis sa décision de s’inscrire sur un site de rencontres. Le tournis l’obligea à s’arrêter enfin. Il y en avait de toutes sortes, de ces mots vides de sens à ses yeux. De ces messages qui ne signifiaient rien. De ces hommes qui ne cherchaient qu’à conquérir un corps et non un cœur.

Le doigt sur la souris, ce soir, elle n’y arrivait pas. Tout devenait désespérant, à quoi bon se disait-elle, mais elle finit tout de même par ouvrir les mails pour en faire un premier tri. La messagerie craquait, Adèle soupira bruyamment. Elle refusa de lire tout ce qui portait un pseudo trop explicite. Démon lover et autres fantasmes partiraient directement à la corbeille. Mais il en restait tellement, de ces pseudos qui se voulaient attirants. Adèle, déconcertée, doutait de la pertinence de poursuivre ou de tout arrêter. Elle le savait, pourtant, ce qui l’avait motivée. Une vie de recluse qui ferait frémir un ermite. Le vide de sa maison prison. La solitude comme un papier peint sur tous les murs.

Elle avait connu, des jours heureux, Adèle. Comme une fragile esquisse, un sourire s’invita sur son visage fatigué. Léo, trois lettres, trois notes de musique. Le temps du bonheur. Bonheur envolé, bonheur volé. La vie offre et reprend son cadeau. Léo avait pris le chemin des cieux, laissant Adèle désemparée, sur le bord de la route. Une larme échappée éclaboussa la main de la jeune femme. Était-ce une permission céleste, un clin d’œil du destin ?

Adèle s’autorisa à poursuivre sa pénible lecture. Un pseudonyme l’attira. Adorelavie. Une belle invitation pour une jeune femme qui avait besoin d’aimer à nouveau la vie.

« Adorelavie

Inconnue au bout du monde ou du bout de ma rue. Je suis prêt à offrir le meilleur de moi-même et espérer une vie qui se conjuguerait à deux, pour un avenir lumineux.

Je suis un homme qui croit encore au grand amour, à la force des sentiments. L’existence a tellement à nous offrir, alors sachons cueillir les fleurs du bonheur ».

Un brin émue par sa lecture, Adèle était la proie du doute. Tout ceci n’est-il pas un peu trop beau ? Un joli tableau certes, mais elle restait prudente face à des mots enjôleurs. Elle avait tout de l’animal blessé refusant obstinément de faire confiance à la main secourable. Mais petit à petit, le mail avait produit un effet sur son cœur qui se mit à battre plus fort.

Adèle choisit de répondre à l’énigmatique message. Comment choisir les mots ? Comment répondre à un homme que l’on ne connaît pas encore ? Autant de questions en suspens et nulle réponse en retour. Une chance s’offrait à elle. Et, si tout pouvait recommencer. Aimer encore une fois ?

Elle respira profondément pour se donner le courage qui lui manquait tant à cet instant. Devant son clavier, elle hésitait, le premier mot déterminerait toute la suite. Elle opta pour une sage sobriété. Un bonsoir, bien policé, à cette heure déjà tardive. 

« Bonsoir,

Entre le bout du monde et le bout de la rue, peut -être me trouverez-vous sur votre route. Adorelavie, quel pseudo plein d’enthousiasme et de belle humeur. »

Adèle se sentait frustrée par ces formules d’une affreuse banalité. Aborder un inconnu lui était assez difficile sans qu’elle se cherche des complications supplémentaires. Mais elle était intuitive et choisit d’aller au fond de ses pensées. Elle voulait avoir le cœur net sur lui, sans avoir à perdre un temps infini en palabres inutiles, voire trompeuses.

« Il fut un temps où j’adorais la vie moi aussi. Le destin en a décidé autrement. Aujourd’hui, je reprends la main. Alors, vous êtes toujours tenté par l’aventure ? moi je ne dis pas non.

Blanchelouve »

Elle se sentait pleine d’une surprenante audace.  Après tout qu’avait-elle à perdre ? rien, et tout à y gagner.

Mail après mail, ce fut une charmante correspondance, teintée de sentiments amoureux, qui au fil des jours tissa sa toile. Adorelavie et Blanchelouve laissaient le temps parfaire son œuvre et saupoudrer chaque mot de légères touches d’émotions et d’affectivité. Chaque soir devenait le théâtre d’un rendez-vous où les deux héros avaient le cœur battant en effleurant les touches de leur clavier respectif.

Puis vint le moment où l’échange épistolaire commençait à ne plus leur suffire. Désormais c’était Adèle et Lucas. Se rencontrer, avec tout ce que cela pouvait comporter de risques, devenait indispensable s’ils voulaient faire éclore leur relation.

L’encombrant écran était autant un obstacle qu’une protection. Qui le premier en ferait la demande ? Ils n’auraient pu le dire. Mais l’envie commune s’installa doucement, avec force et ténacité. Les murs du virtuel devaient céder la place à la vraie vie. Celle, où chacun se met en danger face à l’inconnu que l’on désire. Dévoiler à l’autre sa vulnérabilité dans son entière et pure nudité. Vaincre des résistances que l’on s’impose encore et toujours. Faire voler en éclat les barrières de la peur au terme d’un combat intérieur.

Le très chic café de la paix. Place de l’Opéra. Luxe, calme et volupté. Paris, ville des amoureux.

Adèle avait choisi de nouer en chignon sa longue chevelure brune aux reflets auburn, rehaussant ainsi le vert profond de son regard. La fin de l’automne lui donnait un éclat radieux et envoûtant. L’ovale quasi parfait de son visage respirait la franchise de son âme et sa longue silhouette une fragilité presque irréelle. La légèreté de sa robe fleurie contrastait avec un ciel moutonneux et grisonnant. Toute sa féminité, une invitation au voyage des sens. Leur web cam avait levé un voile mais un dress code fut néanmoins décidé. Foulard rouge pour elle, chèche taupe pour lui.

Elle avait anticipé son parcours, si bien qu’elle se présenta avec une demi-heure d’avance. Au loin, l’église de la Madeleine sonnait 15 heures. Elle entra dans le café d’un pas mal assuré mais qui se voulait sûr de lui. Un salon cosy, pour plus d’intimité, avait été réservé au préalable. Adèle fut prise en main par un classieux maître d’hôtel.

Dans un fauteuil, Lucas, homme à la carrure imposante reflétait tout le stress d’un être en proie au doute. Une mèche rebelle d’une blondeur absolue lui cachait une large cicatrice. Ses yeux, bleu océan, trahissaient l’immense émotion qu’il peinait à maîtriser. Il triturait ses mains ne sachant que faire d’elles. Pour feinter son angoisse, il prit celles de la jeune femme à ses côtés. Même blondeur, même regard bleu puissant.

Précédée du serveur, Adèle entra dans le salon et voici le tableau qu’Adèle découvrit. Tourner les talons, fuir sans un mot ou affronter le goujat qui osait s’afficher avec une autre ?

« Bonjour » jeta-elle, glaciale. Lucas leva les yeux et lâcha les mains qu’il tenait toujours.

« Adèle, j’ai tellement attendu ce moment !»

Une rage sourde s’ancrait dans l’esprit de la jeune femme.

« Tu sembles pourtant en très bonne compagnie !»

« Non ce n’est pas ce que tu crois, laisse-moi… »

Il ne put aller plus loin dans ses justifications qu’Adèle lui coupait déjà la parole.

« Me prendrais-tu pour une idiote ? »

Elle faisait d‘immenses efforts pour ne pas éclater en sanglots, devant un homme en qui elle avait placé tous ses espoirs. Au fond de lui, Lucas sentait la situation déraper et lui échapper totalement. Sa tentative d’explication venait d’échouer lamentablement. Toujours à ses côtés, la jeune femme se leva et tendit une main vers Adèle.

« Bonjour, pardonnez ma présence. Je m’appelle Clara, je suis la sœur jumelle de Lucas. Il m’a demandé de l’accompagner, histoire de le soutenir un peu. Je suis vraiment désolée que vous ayez assisté à cela car je m’apprêtais juste à partir lorsque vous êtes arrivée. »

Sous le choc de la révélation, Adèle, encore debout, s’assit dans un fauteuil, face à un homme toujours un peu désemparé. C’est l’instant que choisit Clara pour partir et les laisser faire plus ample connaissance.

Adèle se détendit légèrement, quelque peu soulagée d’apprendre que sa supposée rivale n’était en réalité que sa sœur jumelle. Elle savait l’attachement des jumeaux l’un envers l’autre. Lucas en profita pour entamer une conversation.

« Adèle, avant d’aller plus loin, il y a quelque chose que je dois te confesser. J’ai omis certains détails me concernant. Je craignais que, si je t’avouais l’entière vérité à mon sujet, tu ne veuilles plus me rencontrer ».

A ces mots, elle se raidit. Qu’avait-il donc à dire ? Combien de mensonges cachés ? Il continua d’une voix émue.

« La vérité de ma vie est celle d’un vétéran de l’Irak, celle que je t’ai déjà racontée. Mais une partie de moi est restée là-bas pour toujours. Une part morale et une part physique. »

Puis, Lucas se leva, avec une certaine difficulté. Adèle saisit alors tout le sens de ses paroles. C’était un homme handicapé à qui il manquait la jambe gauche. Elle blêmit face à une révélation dont l’ampleur la dépassait. Les mots manquaient aux deux jeunes gens. Ce fut leur serveur, plateau en main, qui brisa le silence installé.

« Deux formules gourmandes, Messieurs dames ! » Lucas acquiesça du regard. Les douceurs furent déposées sur la table.

L’ambiance lourde ne favorisait pas un début de dialogue. Lucas y croyait toujours, face à une jeune femme qui souffrait sans rien dire. Ils portèrent à leurs lèvres la tasse de cappuccino débordant de crème chantilly. Une mousse légère s’y déposa, leur faisant une fine moustache blanche. Lucas ne put réprimer un rire spontané. Adèle, le dévorait du regard, une esquisse de sourire sur le visage.

Lucas raconta alors ses années dans l’armée de terre. Défendre son pays, une vocation. Un désir de justice avait motivé ses choix. Il avait payé le prix de ses engagements, sans regrets ni amertume.

Rendu à la vie civile, il était expert sécurité pour industriels et particuliers. Malgré son handicap, sa grande expérience avait fait de lui quelqu’un de recherché dans ce domaine très délicat. Il partageait son temps entre la peinture et ses prestations aux entreprises. Les cicatrices de son passé, il avait choisi de les oublier pour se reconstruire une vie.

Adèle écoutait ses paroles, quelque peu déroutée néanmoins. Qui n’a pas fantasmé sur une première fois, mais, ce qui venait de se produire cet après-midi, jamais elle ne l’aurait imaginé un seul instant. Pourtant, les yeux de Lucas eurent un pouvoir magnétique sur elle. Un peu sous le charme, elle l’écoutait de sa voix chaude comme le sable du désert. A son tour, Adèle livra des bribes de son passé. Elle était musicienne, pianiste. Par contre, elle se refusa d’évoquer le sort de son premier compagnon. Le sujet était bien trop douloureux pour qu’elle puisse se confier ainsi au premier rendez-vous.

Les heures passèrent, mais les débuts difficiles de leur rencontre avaient jeté une ombre. Adèle et Lucas partirent chacun de leur côté.

Les jours suivants, les mails se firent un peu moins fréquents. Adèle rechignait à répondre à ses sollicitations de nouvelle rencontre. Elle ressentait le besoin de faire le point sur ses sentiments. Lucas lui plaisait tout de même un peu. Malgré cela, elle ne répondit plus à ses appels. Le revoir, c’était s’engager. La jeune femme ne se sentait pas prête pour cette relation.

Adèle retourna donc à ses cours de musique. Les élèves du conservatoire furent son unique préoccupation les semaines qui suivirent le quasi-échec de leur première fois.

Un matin, elle entendit une mélodie qui semblait émaner de sa salle de cours située tout au fond du premier étage. Sonate au clair de lune. Quelqu’un jouait Beethoven. Ses élèves n’avaient pas atteint ce niveau. Ce n’était donc pas l’un d’entre eux qui parcourait ses mains le clavier du vieux piano. Qui venait de s’introduire dans son sanctuaire et s’arroger le droit de pénétrer son univers.

Puis, elle se laissa bercer par la magie de la musique. Il y avait tellement de sentiments, de douleur et de retenue dans l’interprétation. Un frisson parcourut son dos, mais décidée à découvrir qui était l’intrus de sa salle de classe, elle entra, rompant le charme. Assis au tabouret, Lucas cessa de jouer. Il se retourna vers Adèle, un sourire illuminant son visage.

« Je n’ai pas pu résister », confessa-t-il.

La jeune femme toujours silencieuse, le fixait avec une rare intensité. Pas un seul instant, elle n’avait imaginé que Lucas fut lui aussi mélomane et plutôt bon musicien. Adèle venait de prendre conscience qu’elle n’avait pas véritablement cherché à le connaître. Focalisée sur les aspérités, elle était passée à côté des qualités de l’homme. La baguette magique de Beethoven jetait soudainement un charme irrésistible sur le soldat boiteux. Sans la musique, la vie est une erreur. Aujourd’hui, ces quelques mots lui ouvraient le champ de l’infinité.

Ils décidèrent de prendre le temps nécessaire pour s’apprivoiser l’un l’autre et s’offrir ainsi une seconde chance. Le cliché était énorme mais il y urgence à ne pas se presser. Quelque chose venait de prendre racine dans leur cœur.

Au revoir automne, bonjour hiver. Il promit d’être doux aux âmes frileuses. Jour après jour, les sentiments tissaient une toile solide emprisonnant Adèle et Lucas. Les fils de la peur, eux, se défaisaient un à un. Ils laissaient entrevoir la possibilité d’une vie à deux où chacun aurait une place dans le cœur de l’autre.

Si Adèle levait des pans de son histoire avec Léo, Lucas gardait un certain silence sur ses heures sombres. Ils allaient devoir faire preuve d’une patience mutuelle. La confiance est une graine qui se cultive avec amour et persévérance. Ils n’étaient pas au stade de s’avouer leurs sentiments. Faire éclore un couple demande des talents de jardinier du cœur.

Ainsi va la vie et le printemps succéda à la morne saison. Le cortège des beaux jours à venir, un élan à l’amour. La recherche d’un nouveau souffle fit envisager à Adèle et Lucas un séjour dans des contrées magiques. La Bretagne, entre ciel et mer, forêt de mystères et déferlantes. Paris leur semblait étroit, étouffant. La côte de granit rose offrait des lumières dont le charme agissait tel un philtre druidique.

C’était leur toute première escapade à deux. Une légère tension nerveuse rendait le voyage empli d’un profond silence. Seul l’échange de leurs regards en disait long sur leurs espérances respectives.

L’Hôtel de la Plage avait le charme suranné des vieux établissements un peu en dehors du temps qui passe. Sa façade bois blanc s’écaillait par endroit. Elle avait subi les assauts du vent marin et des vagues qui tentaient parfois de lécher ses pierres grises. La chambre défraîchie, mais propre racontait l’histoire de tous ceux qui avaient posé leurs valises au pied du lit. Elle était imprégnée, de rires, de larmes d’amour et de ruptures douloureuses. Un bouquet de genêts fleuris et des caramels leur offraient la bienvenue.

Adèle et Lucas se sentirent presque chez eux.

La marée basse avait laissé place à une plage de sable blanc et un estran d’où fuyaient quelques crustacés pris au piège, à la merci des oiseaux en quête d’un festin. Ce paysage était l’image même de leur relation. Une vaste étendue quasiment vierge et un horizon à portée de cœur.

Lucas, dont seule, la légère boiterie trahissait le handicap, prit Adèle par la main. Elle se laissa faire avec plaisir. L’empreinte de leur pas derrière eux était un bon présage. Ils posaient pied dans leur avenir. Au loin, les vagues jouaient à s’écraser sur les rochers qui affleuraient la surface de l’eau. La marée montante les fera disparaître sous les flots. Ils seront alors des écueils redoutables brisant des embarcations imprudentes. Les sentiments mal maîtrisés sont les écueils de la vie. Adèle prit entre ses doigts du sable blond et le laissa filer de ses mains fines et blanches. Malgré un équilibre fragile, Lucas se prit au jeu de sa compagne et en fit de même. Retour sur les jeux de l’enfance. Ce temps, où rien ne comptait que l’instant présent. Les rires innocents faisaient écho aux cris des mouettes dans la clarté du ciel d’été. Parfum des beaux jours, où protéger son château des vagues audacieuses rendaient les bambins plus forts que Lancelot ou le roi Arthur.

La douce lumière de la fin du jour faisait les rochers roses plus imposants encore.  Ils présentaient la rondeur et la fermeté de seins féminins. Lucas pensa alors aux seins d’Adèle. Leur douceur, leur blancheur sous le voile de la pudeur éveilla ses fantasmes masculins. Lucas se voyait promener les mains sur l’origine du monde et ses merveilles. Une soudaine audace l’envahit, et, il osa évoquer ses désirs à la jeune femme. Elle rougit tel un coucher de soleil qui flamboie sur l’eau.

Leurs mains, toujours jointes, ils se sentaient bien tous les deux. Le vent salé emmêlait le blond et le brun de leur chevelure. Adèle passa ses doigts dans la mèche rebelle de Lucas dévoilant la cicatrice qu’il préférait oublier. Plus loin, un chien promenait son maître. L’animal tenait tête aux vagues qui lui éclaboussait le pelage. La vaine tentative de la bête n’entamait pas son obstination canine. Un cavalier et sa monture entamaient un galop frénétique. La plage et le monde semblaient leur appartenir.

Eux aussi, le monde leur appartenait. Un souffle plus fort d’Eole, poussa Adèle dans les bras de Lucas. Posant une main sur la poitrine de l’homme, elle sentit son cœur battre à tout rompre. Ils eurent un  rire teinté d’une légère gêne. Adèle détourna les yeux, Lucas s’amusait du coup de pouce de la nature. Lorsqu’elle était avec lui, son handicap n’existait plus. Mais aujourd’hui, elle semblait vouloir se rappeler à son souvenir. Une perpétuelle épine dans son unique pied. Lui ne souhaitait rien d’autre que tirer un trait sur un passé de souffrances.

Le voile du soir les poussa à rejoindre leur hôtel.

La nuit vivait ses derniers instants. L’aurore et ses doux doigts de rose distillait des ailes de lumière. Le petit matin se levait sur la blanche nudité de deux corps entrelacés. La veille, à la faveur d’une rassurante obscurité, Lucas partit à l’assaut du plaisir. Celui donné et pris à la fois. La touchante maladresse de ses caresses laissèrent place à une audace digne d’un conquérant. Les collines opalines furent parsemées de baisers délicats. Et la bouche sucrée d’Adèle fut dévorée de gourmandise. Dans le creux de sa vallée profonde, des frémissements encourageaient le soldat à poursuivre la salve de ses gestes tendres. La plaine fertile lui était promise. Le mont de Vénus, sien et la douce forêt noire prête à le recevoir. Fusion de la chair et de l’âme. L’extase les avait submergés de plaisir.

Dans leurs cœurs, la Bretagne tint une place toute particulière. Etait-ce Viviane, Merlin ou même Excalibur qui jetant une magie d’amour avait fait naître un couple ?

Les semaines passèrent, un quotidien s’installait, des sentiments plus forts au fil des jours. Adèle avait véritablement repris goût à la vie. Pourtant, une tempête attendait l’heure propice pour déchaîner sur eux les affres du doute et du malheur.

L’année avait pris ses quartiers d’été. Les longues soirées romantiques sous la lune pâle, le délice des amoureux. Le noir accueillait dans son lit, les corps des amants endormis l’un contre l’autre. L’amour, une succession de clichés, tout droit sortis d’un mélo à l’eau de rose.

Mais les heures sombres révèlent parfois la part cachée d’un cœur toujours en souffrance. Lucas n’avait pas seulement une jambe en moins. Son âme était également amputée d’une part d’elle-même. Elle était restée à Mossoul sous le souvenir des bombardements. Chaque claquement de porte, chaque grondement d’avion agissait sur lui, tel une grenade dégoupillée menaçant d’éclater à chaque instant. Ses efforts désespérés n’avaient pu suffire à endiguer le flot de douleur qui remontait à la surface.

Cette nuit, laissa apparaître son esprit tourmenté. Lucas avait subi l’enfer de la guerre. Les mines qui tuent les hommes ou les enfants sans distinction, les civils pris entre le marteau et l’enclume. Les snipers embusqués sur les toits de la vieille ville. Et puis, le désert si brûlant qu’il vous assèche la gorge en quelques minutes, vous écrase de sa chaleur et vous gèle le soir venu.

Un violent cauchemar venait de saisir Lucas. Il fut pris de tremblements et hurlait des ordres à des soldats invisibles. Son extrême agitation faisait de lui un pantin désarticulé. La sueur perlait de son front plissé d’angoisse et de terreur. Adèle se sentit démunie face à la soudaineté de la situation et à la douleur de l’homme dont elle avait choisi de partager la vie. Elle tenta de le sortir de son sommeil, mais se prit un coup involontaire d’un être que rien ne semblait apaiser. Puis, se redressant, tel un ressuscité, Lucas demeura haletant sur le bord du lit. Sa poitrine se soulevait bruyamment et ses yeux exorbités témoignaient de l’horreur dans sa tête. Il respirait de la peur, une ancre de douleur était plantée dans son âme.

Adèle recroquevillée dans un coin de la chambre n’osait plus esquisser le moindre geste. Elle eut juste la force de poser une main sur son ventre et pleurait dans le silence revenu. Lucas tentait de reprendre un semblant de contrôle de son corps désordonné. Il chercha à prendre les mains de sa compagne pour la rassurer. Mais bien trop effrayée par ce qui venait de se produire, elle le repoussa brusquement. Adèle se revit aux pires heures de sa vie. Léo et ses fêlures. Des démons intérieurs, que même son amour pour lui n’avait pu faire taire. Le combat était perdu d’avance. Ils avaient emporté son bien-aimé, la laissant vide et en colère comme jamais auparavant. Aurait-elle la force de se battre à nouveau pour protéger ce nouvel amour ? Partagée, entre une fuite sans retour ou prendre dans ses bras un homme en totale perdition mentale.

Adèle avait perdu le premier round. Elle ne les laisserait pas gagner le second. Cette fois, elle se battrait bec et ongle contre l’adversité pour garder celui qu’elle aimait. Qu’ils viennent les démons, Elle se sentait prête cette fois à les faire reculer. Ne pas lâcher prise, Lucas lui appartenait pour toujours.

Adèle se releva, remis de l’ordre dans ses cheveux défaits et enserra de ses bras nus son homme. Elle caressait doucement son visage baigné de larmes. Il l’enfouit dans la chaleur de son cou et se laissa bercer par des mots de réconfort, des mots qui soignent et guérissent. Désormais, ils étaient deux à être unis par la force d’un amour.

Le soleil jouait à cache-cache, au travers des larges feuilles de platanes centenaires. La longue allée en était bordée, offrant aux visiteurs une ombre fort agréable. Elle donnait sur un charmant parc arboré d’essences rares et lointaines. L’harmonieux ensemble entourait une imposante demeure aux murs d’un blanc éclatant. Elle avait dû faire la fierté de ses propriétaires. Aujourd’hui, elle était un havre de paix pour âmes tourmentées en quête d’un répit.

Adèle remontait d’un pas vif et léger cette allée qui allait le mener jusqu’à lui. Elle avait tellement fantasmé cet instant. Lucas sera là, à l’attendre. Elle respirait sereinement ce nouveau printemps de leur vie. Ils avaient livré tous les deux, un rude combat contre tous les démons qui assaillaient le soldat. Pied à pied, c’est ainsi qu’ils avaient gagné.

La jeune femme marqua un temps de pause. Autant pour savourer ce moment que pour reprendre un souffle pour deux maintenant. Elle venait ici pour la dernière fois. Seul sur un des bancs du parc, Lucas attendait sa compagne. De loin, elle le repéra, parmi tous les pensionnaires de la clinique. Tout n’était que calme et tranquillité. Un équilibre si fragile cependant.

Une branche craqua, Lucas tourna la tête vers Adèle, illuminée par un sourire de bonheur. Il se leva avec précaution et lui tendit une main. Elle la saisit, entremêlant leurs doigts. Chacun plongeait ses yeux dans ceux de l’autre. Ils avaient gagné ! Gagné contre le monde entier.

Aujourd’hui, plus rien ne comptait qu’eux trois.

Puis, dans un souffle d’amour, Adèle murmura à l’oreille de Lucas :

« Viens, rentrons à la maison maintenant ! »

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