« Histoires d’objets : Zone libre »

Pour libérer les imaginaires, Annie, animatrice d’A Mots croisés a emprunté quelques objets à l’association Les Amis de Bagneux qui s’attache à préserver le patrimoine de Bagneux et des Balnéolais. C’est l’un de ces trésors qui provoque un déclic sur Nathalie, une écrivante d’A Mots croisés. Il lui fait penser de suite à son père…

Bonne lecture de ce récit poignant !

« Zone libre » par Nathalie

11 juin 1940 : l’exode. Je suis sur la route depuis une semaine. Mes chaussures ont rendu l’âme et cela fait huit heures que je marche pieds nus. J’ai les pieds en sang. Une douleur indescriptible me transperce des talons jusqu’aux orteils.

Serait-ce cela la souffrance ? Je n’ai pas le droit de me plaindre car je suis vivant et ma famille est toujours avec moi. Ma femme et mes enfants ont eu le bonheur de se restaurer, la faim ne nous tenaille plus. Ce qui est un luxe.

Soudain, j’entends le bruit des Stukas. L’aviation allemande reprend ses tirs sur les colonnes de ces êtres errants, ayant pour but la zone libre.

J’attrape par la taille ma femme, Fanny, et mes filles, Elisabeth et Simone. Je me couche sur elles dans le fossé. Tout le monde retient son souffle. Enfin, l’aviation s’éloigne. Nous nous relevons tous à l’unisson. Ma famille est saine et sauve.

Avec les miens, je reprends notre marche. Mes pieds sont endoloris. Il faut que je trouve une solution. Dans le fossé à droite de la route, une famille a été décimée par les tirs de stukas. Ma femme que j’assène de ne pas regarder, me lance un cri :  » Des chaussures, il a des chaussures neuves ».

Quelle idée :  dépouiller un mort. Il est vrai que cela ne lui servira plus et que nous sommes en temps de guerre. Ce n’est pas du vol, mais juste une question de survie pour pouvoir passer la Loire et atteindre la liberté. Je défais soigneusement les lacets de cuir. Ils sont marron foncé, glissent tout seuls car ils sont neufs. Le défunt n’a pas fait plus de 20 kilomètres avant d’être fauché.

Le cuir brillant est encore dur. Ils n’ont pas eu le temps d’être assouplis. Je suis heureux de ma trouvaille qui sent bon la colle et le vernis. Je tire sur la languette et je les enfile d’un coup sec. Les premiers pas sont bizarres avec ce bruit strident sur le bitume : clac, clac, clac, les fers tintent de toutes leurs forces.

J’avale les kilomètres et presque gaiement, je porte successivement Simone et Elisabeth.

Nous voilà arrivés à Amboise et des rumeurs dans la colonne humaine affirment que le pont est détruit. Mais quel bonheur, quelle joie de voir que le pont est bel et bien là. Tous les quatre, nous nous sautons dans les bras. Nous embrassons même des compagnons d’infortune.

Nous sommes en 1985. A quatre-vingt cinq ans, soit quarante ans après cette période, j’ai toujours mes godillots bien rangés. C’est mon trésor de guerre.

Durant toutes ces années, j’ai pu remonter l’histoire de ces chaussures. Elles appartenaient à Germain Turpin, un habitant de Bagneux.

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