« La bouquetière du 14 »

Pour ce nouvel atelier d’écriture, Valentine Pardo @laphilosopheuse a choisi de se pencher sur les questions suivantes : Le coup de foudre existe-t-il ? C’est quoi un coup de foudre ? 

Pour ce nouvel atelier d’écriture, Valentine Pardo @laphiliosopheuse a choisi de se pencher sur les questions suivantes : Le coup de foudre existe-t-il ? C’est quoi un coup de foudre ? 

​Après un temps de débat philosophique, Valentine a invité les participants à écrire un récit racontant un coup de foudre et ce qu’il en reste, vingt ans ou trente ans après, le narrateur pouvant être inattendu (un objet, un animal, etc.).

La bouquetière du 14

Chaque matin, dès son arrivée dans la boutique, Pivoine emplissait des seaux en zinc et changeait l’eau des fleurs. Mais ce jour particulier, elle le craignait, le maudissait. Elle redoutait tant le coup de feu ; elle abhorrait tout autant la Fête des Mères. Elle préservait un délicieux coup de cœur pour le 1er mai et ses silencieuses clochettes scintillantes de blancheur, car les brins de muguet égrenaient les victoires ouvrières.

Ce matin, elle se leva d’un seul coup ne s’accordant aucun droit à la paresse, ne prolongeant pas ses songes. Elle avala en coup de vent un café, dévala les marches du métro et grimpa sur le coup de 7 heures dans un wagon déserté. Pas besoin de coups de coudes et de coups de genoux pour gagner une place entre des voyageurs. Pas question d’arriver avec le moindre retard et de provoquer un coup de colère du sévère fleuriste, posté avec son tablier à carreaux, un sécateur à la main, embarrassé par ces brassées de roses cueillies à la fraîche du matin, de mimosa floconneux, de tulipes indociles. Pivoine attaqua par un coup de chiffon sur les étagères, un coup de balai et un coup de serpillère sans s’attarder. Donner un coup suffisait, car il fallait vite passer à l’essentiel, à ce qui enrobait sa vie d’un coup de grâce. Elle tirait des seaux de longues tiges d’anémones et de renoncules pour confectionner un délicat bouquet. Elle avait appris le nom vernaculaire de chaque fleur exposée aux yeux des passants. Surtout, elle savait comment leur procurer des soins appropriés pour leur prêter longue vie malgré leur fragilité. Deux doigts d’eau et pas davantage pour les tulipes dont l’une se tiendrait au bord du vase pour la retenir, les autres se pencheraient sous le poids de leurs corolles flamboyantes. Ce n’était pas le coup de massue dans la boutique et pour le coup avec ses compositions, la clientèle revenait pour marquer chaque coup – anniversaire, baptême, communion, enterrement. Pivoine s’amusait parfois à des coups d’audace en entremêlant des branches égarées, des fleurs à la tête haute. Elle imaginait par un simple coup d’œil sur le chaland l’intérieur des maisons à agrémenter, la forme du vase à parer, les fioritures du papier-peint. Elle ne se lassait jamais, tout à son ouvrage et à ses coups de cœur d’embellir les vies. Sa vie à elle sans coup d’éclat, modeste, discrète et pourtant, son logement exigu s’imprégnait des senteurs de jasmin, de romarin. Elle accusait des coups de fatigue et chaque soir, harassée, elle rêvait à un coup du destin. Une petite échoppe à elle avec des pois de senteur, des muscaris, des fleurs simples.

C’était la Saint-Valentin. Coup de théâtre dans la boutique où mêmes ceux qui n’aimaient pas les fleurs ni forcément leurs épouses souscrivaient à cette coutume. Coup de feu pour Pivoine. Un homme immobilisa son regard sur elle, sur ses mains qui organisaient des bouquets savants ou d’une simplicité bouleversante. Il entra à pas feutrés, attendit son tour. Il n’avait pas d’idée précise ; certains clients manquaient d’imagination, ignoraient le nom des fleurs, méconnaissaient leur compatibilité en besoin d’eau, en longévité. Il lui murmura « Faites comme pour vous, Mademoiselle ». Pivoine s’élança entre les rayons et tout d’un coup saisit un bouquet tendre et léger. L’homme gratifia la fleuriste d’un sourire ensorceleur, elle le regarda s’échapper avec un coup de bleu à l’âme.

Trente Saint-Valentin plus tard, avec déraison et sans raison, cet homme au pas plus lourd continuait à offrir à Pivoine des fleurs pour égayer leur maison qu’ils partageaient depuis ce coup de foudre fleuri et intemporel.

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Illustration – Art urbain:  Ana Pez Lugar, Fanzara Castellón, Comunidad Valenciana –  MIAU Fanzara

Photo © @annyelleparis

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