Pour ce nouvel atelier d’écriture, Valentine Pardo @laphilosopheuse a choisi de se pencher sur les questions suivantes : Le coup de foudre existe-t-il ? C’est quoi un coup de foudre ?
Après un temps de débat philosophique, Valentine a invité les participants à écrire un récit racontant un coup de foudre et ce qu’il en reste, vingt ans ou trente ans après, le narrateur pouvant être inattendu (un objet, un animal, etc.).
Et, si …
Je me sens toute chose ce matin, là par terre, en mille morceaux. Serait-ce signe d’un funeste présage ? Ce n’est pas possible… Cela fait trente ans qu’ils s’aiment, mes deux tourtereaux.
J’étais là, le 14 février 2006. J’ai tout vu. C’était les vingt ans de Marie. Qu’elle était belle ! Elle avait passé du gel dans ses cheveux… Resserré d’un cran sa ceinture pour affiner davantage sa taille… Désagrafé son corsage en dentelle pour laisser apparaître le creux de ses seins… S’était passé un petit coup de rouge à lèvre…
Vers huit heures du soir, les premiers invités avaient sonné à la porte. Que des amis rencontrés au conservatoire, tous amoureux de Chopin et des autres. Tous musiciens. Et, puis, Véro, sa meilleure amie, était arrivée avec Émilien, son cousin violoniste qui venait passer une audition sur Paris.
À l’instant où Marie et Émilien s’étaient retrouvés face à face pour se saluer, je savais que j’étais le témoin d’un coup de foudre. Un éclair puissant, lumineux embrasa l’espace. Le temps était suspendu. Ils restèrent figés devant moi, incapables de dire un seul mot. Quelque chose d’invisible se passait. Je sentais la chaleur brûlante de leur regard, la moiteur de leurs mains. Je voyais rosir les joues de Marie. J’entendais leurs cœurs battre plus fort. Je lisais dans leurs pensées comme dans un livre. Leurs esprits papillonnaient. Ils avaient l’air intensément heureux. J’aurais tant aimé figer leur image dans mon cadre… Garder pour toujours le reflet de leur amour naissant.
Les heures, les jours, les semaines, les années passèrent. J’étais le témoin silencieux de leur intense bonheur. Chaque matin, chaque soir, je les voyais s’enlacer et s’embrasser tendrement avant ou après la journée de travail. Je reflétais leur âme, leurs émotions, leur passion.
Pourtant au fil du temps, leurs baisers ont changé. Ils sont devenus plus rares. Leurs sourires ont disparu. Depuis quelque temps, ce sont plutôt des bises furtives sur la joue. Ils ne se regardent presque plus. Quelquefois, ils se croisent en silence, la mine renfrognée. Une distance s’installe. Les feux de l’amour sont en train de s’éteindre.
Et, puis, ce matin, la peur, que dis-je la frayeur de ma vie. Emilien est passé devant moi en furie, une valise à la main. Il hurlait des horreurs à Marie. « T’es complètement folle ! J’en ai marre de tes histoires, j’m barre … » Il a arraché son blouson, d’un geste sec du porte-manteau. Déstabilisé, celui-ci a perdu l’équilibre. Il est tombé sur moi avec fracas. Je suis brisé, anéanti. Et, si cela annonçait… sept ans de malheur… ou plus !
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Illustration – Art urbain: Ana Pez Lugar, Fanzara Castellón, Comunidad Valenciana – MIAU Fanzara
Photo © @annyelleparis
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« Sept ans de malheur » est une expression renvoyant au symbolisme d’un miroir brisé, objet de superstitions depuis l’Antiquité. Les Grecs comme les Romains pratiquaient la catoptromancie car ils pensaient que le miroir était le reflet de l’âme.
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