« Le corps est le tombeau de l’âme », Platon
Suis-je mon corps ou ai-je un corps ? Le corps est-il de l’ordre de la possession, comme un objet, ou bien de l’être ? L’esprit est-il le maître du corps ? Le corps sait-il des choses que je ne sais pas ? Peut-on regarder un visage comme on regarde une chose ? Le corps garde-t-il ce que la mémoire a oublié ?
Après un temps de débat philosophique, Valentine Pardo @laphilosopheuse invite le groupe d’écrivants à l’écriture. Dans un premier temps, inventer un personnage et faire son portrait uniquement à travers ses marques corporelles (accidentelles ou volontaires), sans décrire ni son caractère, ni son histoire, ni son métier.
À suivre le récit d’Annie.
L’Inconnu du Pont-Neuf
Il était allongé sur une table dans une salle carrelée, réfrigérée, inondée de la lumière blafarde des néons.
Son corps était d’un blanc cireux, encore musclé malgré les années. Sa peau un peu flétrie. En haut de son bras gauche, un tatouage ou plutonium un matricule A-7714. Sans aucun doute, le souvenir d’un funeste épisode de sa vie. Ses ongles étaient bordés de noir. De l’encre ? De la terre ? Les analyses le diraient. Sur son tibia droit, une cicatrice d’une vingtaine de centimètres, un désert blanc bordé d’une forêt de poils noirs et drus.
C’était un corps sans tête. Il venait d’être repêché dans la Seine, près du Pont-Neuf. Le médecin légiste avait maintenant tout son temps pour faire son travail d’identification.
Dans un deuxième temps d’écriture, il s’agissait de raconter une rencontre avec le personnage précédemment imaginé en respectant la contrainte suivante : La veillée funèbre, quelqu’un s’est trompé de salle. Des gens sont entrés derrière lui. Le voilà donc examiner le visage et la posture d’un parfait inconnu avec un sérieux absolu, non par recueillement, mais pour tenir trois minutes de plus, sans se faire démasquer. Il signe le registre de condoléances. Vous écrivez la ligne exacte qu’il y inscrit, ou il trouve un moyen de s’éclipser de s’éclipser.
La veillée funèbre
Madeleine pressait le pas. Le rendez-vous avait été fixé à 14 heures à la Salpêtrière. Elle allait être en retard à cause d’un accident de voyageur sur le RER. Maintenant, elle pestait contre la signalétique de l’hôpital. Mais où donc se trouvait la chambre mortuaire ? Enfin, elle pénétra dans un bâtiment gris. Un interminable couloir s’étirait devant elle, des portes de chaque côté. L’espace était sombre, lugubre. Personne pour l’accueillir, la guider, l’accompagner. Le silence.
Elle chercha des yeux le numéro qu’on lui avait donné au téléphone. Chambre 4. Elle crut lire un prénom griffonné sur une ardoise près de la porte — un prénom qui ne lui disait rien, mais elle n’eut pas le temps de s’y arrêter. Il lui sembla entendre une voix. Elle frappa et entra.
Un corps était là, allongé, recouvert d’un drap. Elle resta figée, ne sachant que dire, que faire. C’est alors que des bruits de pas se mirent à résonner dans le couloir. Bientôt, Madeleine était rejointe par un homme en blanc accompagné d’un petit groupe de femmes. Toutes avaient une vingtaine d’années. Tatouages au cou, sur les bras et les jambes. Piercings au nez, à la bouche. Cheveux violets ou noirs.
– Mesdames, si vous le souhaitez, vous pouvez vous approcher de la défunte. Je vais dégager son visage. Je vous laisse…
Madeleine ne comprenait plus. Une femme ? L’homme en blanc venait de parler d’une femme ? D’un visage ? Impossible. La police l’avait pourtant bien averti que le corps avait été décapité.
Elle entendit l’une des jeunes femmes prononcer un prénom : Léa. Quoi ? Comment ? Ce n’était pas Victor ? Elle avait dû se tromper d’étage, de couloir — elle ne savait plus. En tout cas, ce n’était pas son Victor. Madeleine détourna le regard. Elle n’avait plus qu’une idée en tête. Fuir. Trouver la chambre de Victor dans ce dédale de pièces. Surtout, éviter d’être interpellée par l’une ou l’autre des jeunes visiteuses, désormais occupées à maquiller et à coiffer leur amie défunte. Elles parlaient même de lui enfiler des vêtements à lacets et en résille, de l’orner de bijoux argentés et de lui mettre aux pieds une paire toute neuve de Doc Martens.
Madeleine vacilla. Elle vivait un véritable cauchemar. Interminables minutes. Insupportables. Elle étouffait. Madeleine fit semblant d’essuyer des larmes et d’étouffer des sanglots. Discrètement, elle tourna les talons tout en se cachant le visage avec son mouchoir. Le registre de condoléances était ouvert sur une table près de la porte. « Au revoir, ma petite ! Tu es toujours aussi belle ! On se reverra bien un jour ! » s’empressa-t-elle de griffonner, des mots suivis d’un gribouillis illisible en guise de signature.
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Illustration :
Sculpture Xavier Veilhan, « David n°3 », 2022
Mortier minéral composite, vernis polyuréthane, 75 × 40 x 29 cm, unique
Photo @annyelleparis
Art Paris-Art Fair, Paris, 2022
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