« Le jeune homme roux » suivi de « Le premier rendez-vous »

« Le corps est le tombeau de l’âme », Platon

Suis-je mon corps ou ai-je un corps ? Le corps est-il de l’ordre de la possession, comme un objet, ou bien de l’être ? L’esprit est-il le maître du corps ? Le corps sait-il des choses que je ne sais pas ? Peut-on regarder un visage comme on regarde une chose ? Le corps garde-t-il ce que la mémoire a oublié ? 

Après un temps de débat philosophique, Valentine Pardo @laphilosopheuse invite le groupe d’écrivants à l’écriture. Dans un premier temps, inventer un personnage et faire son portrait uniquement à travers ses marques corporelles (accidentelles ou volontaires), sans décrire ni son caractère, ni son histoire, ni son métier.

À suivre le récit de Francine.

Le jeune homme roux

Apparaît devant moi ce jeune homme couronné d’une chevelure rousse à la coupe militaire et au visage parsemé de taches de rousseur. Malgré son sourire, je perçois en lui une certaine détresse. Je distingue sur ses poignets des pansements qu’il cherche à dissimuler sous les manches de sa chemise qu’il tire machinalement. Il se dirige vers moi, le dos voûté, à petits pas. Arrivé à ma hauteur, je le serre fort dans mes bras ; je sens son corps amaigri et tremblant. Je pose un baiser sur sa joue mouillée de ses larmes. Un timide bonjour de sa voix rauque me fait sourire. Le col de sa chemise blanche ouvert me permet de voir sur son cou le tatouage d’un ange qui me rappelle qu’il en est un aussi. Je le prends par la main, une main moite, et je l’amène à la terrasse du café d’à côté. Il s’assoit et croise les jambes, montrant la prothèse de son pied gauche qui me rappelle sa tragédie. 

Dans un deuxième temps d’écriture, il s’agissait de raconter une rencontre avec le personnage précédemment imaginé en respectant la contrainte suivante : Ils se sont écrit pendant trois semaines, sans jamais se voir. L’un et l’autre ont eu tout le loisir de s’inventer une silhouette, une allure, une manière de bouger, un visage et c’est cette personne imaginaire qu’il vienne confronter à un corps réel. Toute la scène tiendra dans cet écart que ni l’un ni l’autre, n’avouera. Il propose de se revoir ou non.

Le premier rendez-vous

Aujourd’hui, c’est le grand jour, c’est le jour où Julien doit rencontrer son correspondant avec qui il échange des messages depuis plusieurs semaines. Malgré lui, il ne peut cacher son impatience de le voir en face à face, enfin. D’un commun accord, ils avaient décidé de ne pas s’envoyer de photos et de se décrire mutuellement. Ils pensaient qu’ainsi les liens seraient plus forts et qu’ils pourraient s’imaginer l’un l’autre, au fil de leurs discussions. 

Ils s’étaient donné rendez-vous sur la terrasse d’un petit bistrot de Montparnasse avec le Parisien à la main, comme signe de reconnaissance. Julien était arrivé une demi-heure en avance, fébrile et impatient de le rencontrer.

Devant lui se dirige un beau blondinet, quelques taches de rousseur, petite moustache au-dessus d’une bouche bien dessinée, le corps svelte et les épaules tombantes. Il correspondait bien à sa description et à ce qu’il avait imaginé. Billy lui sourit, un sourire un peu triste ou peut-être dû à de la timidité. De sa voix rauque, il le salue et il trouve qu’elle lui va bien. Billy prend une chaise et s’assoit en face de Julien. Ils entament la discussion par des banalités et ils commandent deux expressos. Les mains de Billy sont agitées et suivent le rythme de ses paroles. Julien pense qu’il est aussi nerveux que lui. 

Le serveur leur apporte leurs cafés et fait tomber une petite cuillère au sol ; Julien se baisse pour la ramasser. À sa grande surprise, il voit une prothèse dans le mocassin droit beige. Troublé, il se redresse et ne sait que dire. Billy s’en aperçoit et s’excuse d’avoir oublié de faire mention de ce détail dans ses messages. Julien lui dit avoir, lui aussi, fait quelques omissions et que Billy découvrira plus tard, s’ils décident de se revoir.  

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Illustration 

Ugo Schiavi, « Sans Titre no.1 », 2016

Béton et acier

Photo @annyelleparis 

Art Paris-Art Fair, Paris, 2022

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