« La Rébellion »

Aujourd’hui, c’est l’incipit du roman « Le Lion » de Joseph Kessel qui a inspiré Laurent. Bonne lecture !

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La rébellion

 Est-ce qu’il avait tiré sur mes paupières pour voir ce qu’elles cachaient ?

Le rideau était tombé. Mes stores étaient volontairement baissés. Je ne maîtrisais plus la situation. J’étais en froid avec mes yeux. En pleine rébellion ! J’avais fermé mes paupières et offrais un répit obscur à ma vision. Au fond de mes orbites régnait le chaos. La situation était devenue critique et je pris la décision qui s’imposait : il était hors de question de capter la lumière ! 

L’ambiance était houleuse et mon globe oculaire était sans dessus-dessous. Je compris qu’il m’était devenu impossible d’interagir avec mon environnement. C’était le soulèvement général. Sous mes visières, j’entendais scander des slogans hostiles à mon pouvoir. « On en a assez de voir ce que Laurent nous montre ! » ou encore «  Laisse nous tranquille avec tes visions : Laurent démission ! » Comment contenir la colère ? Je courais au déshonneur, désavoué par mes propres yeux. Je m’interdis tout clignement intempestif, craignant des débordements lacrymaux graves. Je devais renoncer aux formes et aux couleurs qui m’étaient si chères, et qui révoltaient tant mes différents protagonistes oculaires. En tête de cortège, il y avait ma cornée transparente qui avait adopté une nouvelle courbure, plus arrondie. Elle souhaitait se faire remarquer. Suivait le blanc de l’œil, qui avait revêtu sa tunique noire afin de marquer son mécontentement. Venait ensuite mon corps vitré gonflé à bloc et prêt à en découdre, accompagné de la rétine qui n’était plus le relais d’aucun signal. C’était l’ombre d’elle même. Iris et pupille suivaient la marche en agitant leur banderole affublé du slogan « Grève des ouvertures ! ». Enfin, le nerf optique s’effilochait en une multitudes d’axones qui distribuaient des tracts. Ils véhiculaient leur message idéologique : « Plus d’image de guerre, fini la violence et les larmes, destituons Laurent ! »  Images floues et tache aveugle était le sort qu’ils m’avaient réservé. De toute évidence, les rayons lumineux n’étaient plus les bienvenus. Le point focal devenait introuvable ! Je me devais d’agir et de prendre des mesures fortes, afin de calmer les ardeurs des manifestants. Je m’employais à prendre le contrôle de mes paupières connaissant leur fort pouvoir isolant. J’envoyais un signal fort aux partenaires mécontents et les invitais à la table des négociations. Il fallait gagner du temps ! Je reconnaissais m’être laisser aller à regarder des scènes d’actualité parfois violentes ou douloureuses et je comprenais leur émoi. Je ne sourcillais point et entendais leurs revendications. Les manifestants n’acceptaient plus d’être soumis à de telles images. J’acceptais de faire machine arrière, mais je ne pouvais pas céder sur tout. J’avais le droit d’être informé, le droit de « savoir » même si les images étaient parfois difficilement soutenables. Les négociations se poursuivaient. Mes muqueuses m’expliquaient qu’elles ne pouvaient plus supporter la vue du sang. Les cellules ne voulaient pas reculer et s’aggloméraient ça et là en barricades. Mes membranes se disaient fragilisées par les images de violences gratuites. Elles ne souhaitaient plus en imprimer leur texture sensible. Je reconnaissais qu’il m’arrivait de tourner de l’œil, mais leur expliquais qu’il ne fallait pas avoir froid aux yeux. Les manifestants pensaient que j’avais l’intention de renoncer à mes convictions, ils se mettaient le doigt dans l’œil ! Il faut être à l’écoute du monde qui nous entoure et s’y préparer. Apprendre, avec le temps, à supporter des images pour en tirer les conséquences, pour que cela ne se reproduise plus. Parfois, c’est œil pour œil et dent pour dent ! Et la justice veut comprendre. Vers qui pouvais-je me tourner ? Je restais sur mes positions, mais me sentais isolé. Heureusement mes neurones partageaient mon avis et me soutenaient. Je pouvais compter sur eux. Une véritable aubaine, car ils étaient très liés avec le cerveau, mon fidèle partenaire, le garant de ma stabilité intérieure. Je savais qu’il me soutiendrait mais il s’était absenté pour le pays des rêves et me manquait. Aucun espoir qu’il me vienne en aide ! Je devais faire seul et trouver une solution pour que le chahut cesse enfin.

Pourtant, alors que je n’y croyais plus, mon cerveau prit la décision en effet, de tirer sur mes paupières pour voir ce qu’elles cachaient. Je l’avais laissé à sa sieste, et à ma grande surprise, il ordonna sur le champ, l’ouverture du rideau ! Grand défenseur des droits de chacun, il s’était réveillé à temps. Les neurones étaient ses  partisans. Ils lui obéissaient aux doigts et à l’œil ! Un faisceau de lumière intempestif jaillit au milieu de la cohue. Mes organes oculaires n’en croyaient pas leurs yeux ! Une cellule rétinienne s’était désengagée du mouvement et se mit à l’œuvre malgré le mot d’ordre de la manifestation. Ce fut la stupéfaction. L’image d’un œil ouvert apparut sur un écran géant. Le cerveau voulait leur en mettre plein la vue ! Ce fut l’étonnement général. Réputé pour sa capacité de réflexion, il aimait rationaliser les choses face aux sensations du corps.  Il connaissait ces réactions instinctives et savait y mettre un terme. A la vue de cet œil ouvert, les cris et les plaintes des manifestants commencèrent à s’éteindre. Avec courage et autorité, il demanda à la bouche de prononcer ces quelques mots : « Cette image doit être notre objectif aux yeux de tous ! » Il voulait nous rassembler autour de la même idée et nous le comprîmes. Il fit ajouter : « Vous avez la chance d’avoir un œil ouvert et même deux. » Les paroles hostiles se turent instantanément. La foule des manifestants se dispersa. J’acceptais de faire des concessions en promettant pour les informations les plus choquantes, de m’en tenir aux nouvelles radiophoniques. Le calme était revenu. Je remerciais le cerveau pour sa brillante intervention et lui offris une nuit de sommeil. Il l’avait bien mérité. D’autres images d’actualité m’attendaient certainement, je devais rester vigilant et ne dormir que d’un œil.

 

 

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