« Nul ne peut nous entendre »


Allez-vous retrouver la chanson, réécrite par Laurent ? Deux petits indices : elle date de 1995 et a remporté un immense succès avec un million et demi de disques vendus !

Nul ne peut nous entendre

Bégonia, la rose froufrou, se prélasse. Sous l’incidence lumineuse des rayons monotones de sa saison préférée, ses inflorescences généreuses se dressent en motifs triomphants. Le froid pénétrant fait frissonner ses petits bouquets roses au ton nuancé par la lumière de l’accalmie. Dans les nappes d’eau stagnante, se reflète son plus beau profil. Élégante, elle a revêtu sa robe tardive. Des plis charmants s’agitent de temps en temps et dévoilent ses chaussons de mousse. Elle est grande, et ses pétales froufroutent avec le ravissement de l’âge. Quelques baies persistantes bordent des sillons boueux. La pluie ne saurait tarder. Rares sont les végétaux qui supportent la compagnie de la plante éclatante au caractère trempé. L’hiver, c’est ainsi. Sa voisine Pétunia se fait la malle. Elle revient à la fin de la saison. Insupportable cette rose là ! Une vraie commère ! Au milieu du silence glacial de la terre en jachère, Bégonia s’en donner à cœur joie. Elle peut jacasser à sa guise. Anémone, la courageuse, n’a guère d’autre choix que de se glisser sous les buissons, à l’abri des sarcasmes de la gardienne du jardin d’hiver. Et ce pauvre Géranium qui déprime derrière le bosquet ! La rose lui fait perdre la raison. Difficile d’avoir son mot à dire en ces temps solennels, le jardin d’hiver a sa froufrouteuse pour effigie.

La pluie se met à tomber, fine et drue, et justement, Octave, le jardinier fait son entrée. D’humeur jovial, l’artisan fredonne. Comme à son habitude, il rend visite à son végétal caractériel. Un petit coup de bêche, taille rapide, effeuillage en chanson ; le talent de l’expert n’est plus à démontrer. Les résidents de son quartier d’hiver le lui rendent bien. Hors de question pour Bruyère d’aller pousser dans un autre jardin. C’est Octave qui s’occupe d’elle, et c’est tout. L’horticulteur passionné garde cependant un petit faible pour l’imposante Bégonia. Aujourd’hui, il lui fait son paillage. Il ne supporte pas de la voir grelotter. Quant au vieux Lierre, discrètement entrelacé entre les rameaux de la rose dominatrice, il reste le plus fidèle confident de la belle mesquine. Elle lui a promis des ombrages langoureux, alors le vieux y croit. Prêt à tout entendre pour conquérir ses courbures charmantes, il fait la sourde oreille à ses intransigeances. Il en entend des vertes et des pas mûres ! Ce matin, c’est le dévoué jardinier qui en prend pour son grade : «  C’est Octave le jardinier qui fredonne son air favori : tou tou tou  tou tou tou tou…Oh non, il va me bassiner toute la matinée avec ma robe à fleurs sous la pluie de Novembre ! D’abord, il veut du soleil vert. N’importe quoi ! Il faut de l’ombre, un ciel gris, bas et nuageux. Mes feuilles n’en peuvent plus de l’entendre. Il veut changer d’atmosphère comme en Nouvelle-Angleterre. Il délire, ses volontés absurdes sont loin de me satisfaire. Aucun respect pour mes montées de sève ! Il ne manquerait plus que je croise les boutons déjà en fleur de cette sans gène de Pétunia. Sa lumière et ses dentelles, très peu pour moi ! Ces paroles outrageuses éveillent en moi une vive contestation. Oh, et ses mains qui courent ! Il n’arrête pas de tripoter mes ramifications sensibles. Ah oui, les années passent, qu’il est loin l’âge tendre, je suis bien d’accord. Octave n’en est pas à sa première floraison. Il veut toujours me plaire, seulement, il n’a plus toute sa fraîcheur ! Oui, ses mains se promènent partout sur ma robe de novembre. C’est à se demander si il est bien jardinier. Peut-être croit-il me séduire avec son Fred Aster et son déjeuner par terre le long des golfes clairs. Son obstination insolente met en péril la convivialité convenue de nos échanges. Non, moi je ne veux pas qu’on touche à ma brume, à mon voile énergétique et pénétrant. Ses ardeurs inconvenantes me dérangent. Je n’ai que faire de ses bisous les yeux ouverts ! Comment ça, nul ne peut nous entendre ? »

Octave a fini de chanter pour le plus grand bonheur de Bégonia. Géranium admire la patience du jardinier. Il veut s’en aller et faire comme Pétunia. D’habitude, l’homme passe son chemin, insouciant, fier de son œuvre botanique, sourd aux reproches qui lui sont adressés. Mais, ce matin, le cultivateur a été mis au parfum par Chrysanthème. Il est sourd comme un pot, mais cette fois-ci, un fort vent frais a soulevé sa corolle. Il se plaint du dérangement causé par ce qu’elle laisse entendre. « La rose ne dit que des méchancetés ! » dit-il en haussant son parfum discret, car il n’est pas muet. La bonne sérénité du voisinage est menacée. Le chanteur ne l’entend pas de cette oreille, et décide de prendre la parole pour faire part de sa déception à sa fleur favorite. « Vos paroles me font beaucoup de peine. Elles m’ont été rapportées. Vous saviez que je resterais sourd a vos remontrances. Vos fleurs n’ont pas de parfum. Pourtant, c’est votre vilain caractère qui a envahi l’atmosphère. Il sème le désordre et la dispute. »

Sur ces paroles, Octave l’expérimenté, poursuit sa besogne. Il a d’autres plantes à s’occuper. Géranium qui ne va pas bien, Bruyère qui veut son Octave, rien que pour elle, et puis, Anémone a besoin d’autres buissons, on ne sait jamais.

La rose si élégante a perdu ses airs coquets. Elle ne croyait pas être entendue, et les paroles d’Octave l’ont vexées. Comment faire ses excuses au jardinier ? «  Camélia ! » se dit-elle » C’est un prétendant. Il saura transmettre des excuses convenues à mes propos déplacés, même si je n’en pense pas un mot. » Elle l’interpelle aussitôt en secouant ses bouquets éplorés. Des larmes de pluie tombent sur sa robe de feuilles tremblantes. « Les tiges maladroites du vieux Lierre ont fripé ma tenue » se plaint-elle. « Le lierre exerce une mauvaise influence sur moi. Sa lourdeur dérange mes boutures et me pousse à bout. Dans mon emportement, je me suis moquée d’une chanson. » Sous les lueurs diminuées de l’hiver, les étamines dorées de Camélia frétillent de bonheur. Ses pétales empourprées de joie prennent leur plus belle posture. La grande rose lui offrira ses formes affriolantes, s’il accepte de dénoncer son rival le Lierre. Après tout, il ne fait que rendre service. Il promet alors d’en toucher deux mots au jardinier déçu. La belle plantureuse peut savourer sa victoire : « Je lui ai retourné le cerveau », se dit-elle.  « Je n’ai plus qu’à attendre les aimables louanges de mon serviteur et poète. Il serait dommage que nous restions en froid. Ses attentions me sont parfois utiles. La coupe prochaine de mes rameaux neigeux raffermissent mes plis végétatifs. Ils en bleuissent de ferveur… Quant à ce vieux Lierre encombrant, bon débarras ! »

L’arbuste Camélia, réputé délicat et peu bavard, se fait tout à coup remarquer. Le cultivateur, passant par là, est alors mis au parfum : « Tiens, Camélia à quelque chose à me dire ! » s’étonne-t-il. Je vais lui chanter ma chanson préférée par courtoisie. « Je l’avais oublié. Je voudrais du soleil vert. Des dentelles et des théières. Tou tou tou  tou tou tou tou. Dans mon jardin d’hiver. » Aussitôt la chanson finie, Camélia ne peut s’empêcher de s’exprimer : « Quelle chanson ! Merci Mr le jardinier, votre chant me comble de joie. Oh oui ! de la lumière et changer d’atmosphère. Votre douce mélodie résonne encore, elle me procure réconfort et bien-être. J’ai retrouvé le sourire. Je me sens prêt à affronter le froid mordant de l’hiver, sa bise saisissante et sa pluie cinglante. Votre voix m’a rendu plus fort. Comment peut-on se moquer d’un tel refrain ? » N’écoutant que son cœur palpitant, Camélia préfère renoncer aux avances de la froufrouteuse mesquine. Et, ses exhalaisons deviennent tout à coup plus corsées. Coriaces, elles soufflent la vérité à Octave. Il a entendu : Bégonia, sa rose préférée, celle qu’il n’entend jamais, ne parle pas pour de vrai. Il vaut mieux rester sourd, plutôt que d’entendre de fausses gentillesses. L’idée est alors venue au jardinier  : « On ne l’écoutera plus, décide t-il. Elle finira empotée au côté de Chrysanthème, dur de la feuille ! Et, de peur de réveiller les sépultures endormies, elle se taira » finit-il par dire. Camélia, l’empourpré, vient de lâcher ses effluves les plus respectueuses. Le cocktail parfumé, choisi pour la circonstance, a eu son effet sur la décision prise par le chansonnier déçu. La rose orgueilleuse finira sur un piédestal inattendu ; sourde aux ambitions de Camélia et Géranium, s’entendant comme deux larrons en foire ; et muette devant le vieux Lierre grimpant s’attachant à Anémone, sortie de sa cachette en fredonnant : « Tou tou tou tou tou tou tou…»

Au sujet de la chanson « Jardin d’hiver »

« Jardin d’hiver » est une chanson poétique, coécrite par Benjamin Biolay et Keren Ann, qui raconte l’automne d’une vie et ses nostalgies. Le thème musical, une bossa-nova, semble s’inspirer de « Café España » du groupe de jazz Caribbean Jazz Project sur leur album éponyme « The Caribbean Jazz Project », en 1995.

Elle est d’abord parue en 2000 sur l’album  « La Biographie » de Luka Philipsen de Keren Ann, puis la même année sur l’album « Chambre avec vue » d’Henri Salvador, le plus gros succès discographique d’Henri Salvador, avec un million et demi des disques vendus. C’est un moment magique pour le crooner qui avait quasiment pris sa retraite. 

Écouter Henri Salvador

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