« La journée particulière »

Premier récit de notre série imaginée autour de l’affût, de l’attente.

Séance après séance, Carmen nous fait pénétrer l’univers carcéral. Cette fois, la tension dramatique est intense, l’attente dure, s’étire, l’angoisse va sûrement vous tenailler. Bonne lecture !

La journée particulière

Mercredi. Je déteste le mercredi. Avant, minot, j’aimais bien. Le jour des enfants n’est rien d’autre qu’un jour de malheur. Jamais plus je ne pourrais aimer ce jour. Il ne m’offre que tristesse et désolation. J’en ai le cœur en miette et l’âme qui s’effrite.

Mais, il arrive que, parfois, rien ne se produise ce jour-là. C’est rare pourtant.

Pétard, il arrive souvent ce jour sinistre. Des fois, j’ai la nette impression qu’un aussitôt de passé, qu’un autre se pointe à l’horizon du matin suivant. J’en deviens fou même. Un terrible recommencement fait d’incertitudes et de douleurs annoncées ; une attente, tel un suspense insoutenable. 

La section sort de sa torpeur avec ses petits rituels immuables. On en a tous besoin pour ne pas sombrer, ne pas dériver encore plus et trouver un semblant de normalité dans un univers où il n’y en a plus guère.

Midi, le réfectoire. Nourriture ingurgitée sans plaisir. Je ne mange que pour manger c’est tout. Je ne vois pas de têtes nouvelles c’est déjà ça alors je me surprends à croire qu’aujourd’hui tout ira bien. Il y a un de ces boucans dans la cantine. Les détenus profitent des repas pour pouvoir parler entre eux. Bruits de bouches, bruits de couverts.

La promenade de l’après-midi est terminée depuis longtemps déjà. Retour cellule. Dix pas à gauche. Dix pas à droite. Pas un de plus, pas un de moins. Je jette mes colères sur le mur froid. Il me les renvoie immédiatement en pleine face et je suis bien obligé de les digérer, de gré ou de force. J’épie les ombres qui se glissent sur le sol. Je guette chaque son émis dans les couloirs. Toujours aucune de ces lourdes portes qui soit claquée. Toujours pas de cet insupportable bruit de clef dans la serrure.

« Alors, ils arrivent les nouveaux ? Qu’on se marre enfin ! » Je ne suis pas le seul à attendre la cohorte des prochains encagés. Ils seront l’objet de toutes les attentions, des matons autant que des autres détenus. Ils doivent, les uns comme les autres, procéder un bizutage dans les règles.Les mettre au pas, tout de suite, sans attendre que soient prises de mauvaises habitudes préjudiciables dans cette société toute particulière, avec ses propres lois, ses propres codes et qui surtout n’obéissant qu’à elle-même.

Certains mercredis c’est un « gros arrivage » qui se pointe. Il y en a alors qui s’en donnent à cœur joie. L’attraction du moment cassant la monotonie des autres jours mornes et sans reliefs. Parmi tous ces entrants, il y en a qui n’y survivent pas. Sitôt arrivés, sitôt partis, les pieds devant. Un départ expéditif, pour un autre univers, libre cette fois.

Hier encore, ils étaient caïds, petits rois de leur cité. Plus craints que respectés. Ici, ils ne sont rien d’autres que des enfants apeurés et tremblants. Pathétique paradoxe.

Je ne cherche pas pour autant des excuses à tout cela. Ni à eux, ni à moi. Infraction, arrestation, sanction, incarcération. Clair, net et précis. Implacable logique de la société voulant se protéger des individus déviants. Devrais-je en vouloir à quelqu’un ? Ce n’est pas l’heure de penser à cela. Je voudrais seulement voir cesser ces mercredis infernaux. J’ai pris cher. il y a bien longtemps, et je compte depuis. A quoi me servirait-il de savoir combien de fois il me reste à attendre la tête baissée que viennent s’échouer dans cette ile déserte des naufragés de l’existence. J’ai cessé de croire tout court.

Le temps s’étire. Finalement, je me suis stressé sûrement pour rien aujourd’hui. 18h, je respire enfin, cette fois c’est bon, il ne se passera plus rien. Je finis par me détendre petit à petit.

BAM. C’est un coup de tonnerre dans un ciel clair, un de ces orages que l’on n’a pas su voir venir.

« Avancez plus vite, on est assez en retard aujourd’hui »

Et des pas, se font entendre, hésitants, courts, beaucoup trop nombreux.

« Putain de bouchon de merde ? Grouille, je te dis, j’ai rencard moi !! »

Mes vaines espérances viennent de voler en éclats, parties en fumée comme une cigarette grillée à la hâte. Ne me reste qu’une profonde amertume, celle d’avoir cru à un bref répit ce mercredi. Et je me sens tout à coup si fatigué ce soir. Tellement vidé que je n’ai plus envie de rien.

Cette nuit, j’entendrai leurs gémissements. Leur première nuit, ils ne dormiront pas et moi aussi, je ne fermerai pas l’œil. Ma tête sera peuplée de leurs peurs, de leurs pleurs. C’est trop pour moi ce soir. Là, maintenant, je ne peux plus penser, j’ai juste envie d’en finir avec tout ça. Une bonne fois pour toute.

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