« Dilemme »

C’est au sein de l’univers carcéral que Carmen avait choisi de situer ses derniers récits. Pour « la prise de risque », elle fait sortir son personnage de prison ! Bonne lecture !

Dilemme

La chambre de son meublé est minable. Cela ne le gêne pas, les endroits miteux, il connait bien. Il navigue d’un coin à l’autre de la pièce, habitude qu’il a prise lors de son séjour carcéral. Il a un mal fou à s’en défaire depuis lors. Par moment, il trouve ça rassurant même.

La fin du jour s’abat sur la ville capitale. C’est son heure à lui qui arrive avec cette nuit qui se déploie doucement. Il est nerveux. Tendu à l’extrême, tel la slackline du funambule. C’est qu’il n’a pas droit à l’erreur. Il ne le sait que trop bien, alors il va soigner avec minutie les préparatifs de sa future entreprise. Il va s’imposer une précision d’horloger suisse, une maîtrise en tous points. Pourtant, ce qu’il s’apprête à effectuer, il connait par cœur, mais une erreur si petite soit elle aurait de très lourdes conséquences sur la suite des évènements.

Histoire de se détendre un peu, il décide de prendre une douche. Il lui reste pas mal de temps à tuer, trop gamberger va finir par le rendre complètement dingue. Avec une trousse de toilette sous le bras gauche et des vêtements de rechange sous le droit, il sort de sa piaule en direction de la salle de bain, située sur le palier. Il a opté pour un vieux jean noir, un tee-shirt rapiécé du même coloris, car si la nuit tous les chats sont gris, il en de même pour les hommes de l’ombre.

Par chance, personne dans la salle de bain, il va pouvoir être tranquille. L’eau chaude glisse le long de son corps sec, musclé. Il pourrait rester ainsi des heures durant, enveloppé de ce simple halo de vapeur rendant la pièce humide et l’air à respirer moite. Il passe la main sur le miroir afin de se coiffer. La raie sur le côté lui donne un air froid, distant et austère.

Revenu dans sa chambre, la nuit est totale cette fois. Maintenant, il doit commencer à lister l’équipement nécessaire à sa périlleuse expédition. Un oubli et c’est la cata, il préfère se le répéter sans cesse. Mieux vaut prévoir le maximum tout en restant léger pour ne pas se faire prendre au dépourvu devant une difficulté inattendue. Il envisage toutes les possibilités, combien sont tombés pour moins que ça. Ces erreurs de débutants, il ne les commettra pas.

Dans un sac à dos de toile foncée, il glisse une vieille radiographie, plusieurs tournevis, une pince à griffe et une monseigneur, un pied de biche. C’est la base. Une bombe au poivre spécial chien hargneux, plusieurs paires de gants latex et pour finir un boîtier pour cracker les codes d’alarme. Là, je suis bon, se dit-il. Il est satisfait mais il faut encore attendre un peu avant de décoller.

Vingt-deux heures sonnent enfin au clocher de l’église de son quartier. Il aime bien les entendre, ça lui rappelle sa jeunesse, seul temps heureux dans sa vie pitoyable, chez ses grands-parents maternels à la campagne. Des gens simples, rustres mais infiniment aimants. Pour un peu ces souvenirs jaillissants, vont le faire chialer.

Il respire profondément. Il est temps cette fois. D’un geste rapide, il attrape le sac à dos, le positionne de façon à ce qu’il soit agréable à porter. Dans la poche gauche de son blouson de cuir noir élimé, il fourre son téléphone et dans la droite en sort un trousseau de clef et referme le plus doucement possible la porte de son habitation. Malgré ses précautions, toutes les marches craquent sous ses pas. Dehors, il n’y a plus aucun passant et l’air vif et froid de ce mois de février lui fouette le visage. Machinalement, il remonte le col de sa veste pour s’en protéger et file vers la station de métro la plus proche. Il n’utilise pas son pass Navigo pour ne laisser aucune trace de son passage. Non, il s’est procuré un ticket deux jours auparavant et réglé celui-ci en espèces.

Le trajet va prendre une bonne heure avec un changement à Châtelet pour un RER qui le conduit en grande banlieue. Les meilleurs coups sont souvent éloignés de la capitale. Peu de populace dans ce train qui file à toute allure. Seuls, quelques voyageurs pressés de rentrer au chaud chez eux luttent contre un sommeil survenant après une dure journée de travail. Ce sont pour la plupart des ouvriers du nettoyage, forçats des temps modernes, nouveaux esclaves des entreprises ne voulant pas les voir dans leurs locaux en même temps que les employés de bureau. Lui aussi somnole en attendant l’arrêt de la gare où il doit descendre.

C’est un vieux copain de centrale qui l’a rancardé. Un coup facile, sans risques particuliers, au butin assuré. La retraitée l’a employé pour de menus travaux dans la maison. Il a donc pu lui fournir un plan détaillé des lieux. Il a refilé le bébé à son co-détenu plus jeune que lui. Dès l’instant où le casse fut planifié, il n’a eu de cesse de se refaire le déroulé des opérations pour ne pas être dans le flou lorsqu’il entrera.

« Tu verras, tu vas te refaire la cerise sur ce casse. La vieille garde ses bijoux dans un coffret juste à portée de paluche sur la table de nuit. Elle est sourde comme un pot et en plus prend des cachetons pour pioncer. Vas-y poto, tu en auras plein les poches. »

Arrivé devant le pavillon décrit par son complice, il évalue avec rapidité la situation qui se présente à ses yeux. Au loin, un chien aboie, un autre lui répond presque aussitôt. Cela le fait sursauter. La nervosité le reprend quelque peu. Il a pourtant cherché à se ranger une fois pour toute, mais difficile sans boulot. Et personne n’a très envie d’embaucher un ex-taulard et surtout pas un qui frise la cinquantaine. Il faut bien grailler et le RSA ne suffit pas à ses besoins. 

Il franchit le portillon du jardin. Par chance, il n’est pas très haut. Une vraie friche ce jardin. Il se dit que la proprio ne doit plus être en mesure d’assurer son entretien. Bon signe car, en cas de pépin, il n’y aura que peu ou pas de résistance de sa part. La petite maison baigne dans son jus. Restée dans son état d’origine, avec ses fenêtres simples, sa porte d’entrée sans protection particulière et surtout aucune alarme. Ça, c’est un bon point pour lui. Un jeu d’enfant que cette histoire, un sacré bon plan. Il reprend confiance, pénètre dans les lieux et à l’aide de la torche de son téléphone balaye de lumière la pièce du bas pour l’explorer.

Un chat l’entendant miaule. « Sale bête », dit-il effrayé par l’apparition soudaine de l’animal. Plus de temps à perdre en tergiversation, il entreprend de grimper à l’étage. Cette fois encore, le bois chante sous ses chaussures. « Merde fait chier !!! »

Le palier dessert les deux chambres et la salle de bain. Classique en somme. Il n’hésite pas sur la porte à ouvrir. Il va très vite être fixé. Il se poste devant la pièce qui l’intéresse et semble entendre de vagues gémissements. « Non, non elle ronfle, c’est tout » tentant de se persuader que tout se passait bien. De la sueur perle sur son front malgré la fraîcheur qui règne dans cette maison mal chauffée. Une inspiration et il entre. Un décor défraîchi, des meubles datés, un papier peint improbable aujourd’hui, et sur un grand lit de bois massif un tout petit corps de femme poussant de tout petits borborygmes incompréhensibles. Décontenancé, il n’a pas imaginé un instant cette situation hors de contrôle.

La vieille dame n’est pas surprise de la présence d’un homme inconnu dans sa chambre à coucher. « S’il vous plaît, aidez-moi ! » La voix à peine audible et chevrotante réclame du secours.  Lui, n’en mène vraiment pas large, ne sachant pas la conduite à tenir. Elle parait si frêle, si vulnérable, sans défense. Lui, lorgne depuis le début sur le fameux coffret à bijoux presque à portée de main. Il n’a qu’à tendre le bras, l’attraper et partir vite, très vite. 

Mais les choses ne sont pas aussi simples qu’à y paraître. Dans sa tête, des sentiments contradictoires. Désormais, il offre le spectacle d’un homme prêt à tout pour fuir et ne plus jamais retourner en prison et de l’autre un homme qui voit dans cette femme sa grand-mère qui l’a choyé et tendrement aimé quand sa mère en était parfaitement incapable.

Il s’approche et lui prend le bras avec une douceur que personne ne lui peut lui connaître. «  Ça va aller, je suis là maintenant et tout va bien se passer. » Elle plonge son regard dans les yeux du cambrioleur, ses doigts serrent les siens. Il lui sourit pour la calmer et la rassurer. Dans sa main, son téléphone.

« Allo, Police secours ? Vite, j’ai besoin d’aide, s’il vous plaît !»

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