« Et pourtant il faut vivre »

Comme dans de précédents récits, Carmen choisit l’univers carcéral pour nous parler d’une héroïne au destin cinglant ! Bonne lecture ! 

Et pourtant il faut vivre

Maintenant tout semble urgent. Derrière la porte noire, frontière de métal entre incarcérées et surveillantes, émane un bruit rauque, un souffle court et bruyant. Dans cette cellule se noue un drame, la mort est en embuscade. Ce qu’elle entend vient de l’attraper par surprise alors qu’elle effectue la dernière ronde de son service. Juste avant de laisser l’équipe de jour prendre le relais de cette longue nuit.

D’instinct, elle sait qu’il n’y a pas une minute à perdre. Son passe pénètre la serrure. Sa main tremble de peur, son cœur bat à tout rompre, les veines de son cou sont gonflées par l’intensité du stress. Un corps tendu, tel un arc. La rupture est imminente.

Sa pire crainte se mue en pire cauchemar. Si la nuit est parfois difficile, le petit jour est souvent le point de rupture pour les détenues. La femme se tient semi-assise, suspendue par une corde de draps blancs tressée à la hâte. Les yeux révulsés, la langue pendante, le visage bleu, sa vie se fait la malle. Une existence au bout d’un fil d’Ariane quasi rompu.

Formée aux manœuvres de réanimation, jamais elle n’avait imaginé les mettre en pratique ce matin. Face à la situation actuelle, elle n’a pas d’autres choix que d’intervenir. Immédiatement et sans réfléchir. Son talkie-walkie est toujours réglé sur la fréquence des urgences. On ne peut jamais prévoir ce qui peut se passer dans une prison même la plus calme. La cavalerie va rappliquer dare-dare. En attendant, il faut intervenir, sinon elle verra cette femme sortir d’ici les pieds devant.

D’abord, très vite la dépendre et l’allonger sur le sol froid. Plus de pouls. Plus de respiration. Seul un horrible gasp donne l’illusion de la vie. De surveillante elle devient secouriste, et prodigue les gestes de la dernière chance. Sans relâche, elle masse, compresse, insuffle encore et encore avec obstination, acharnement. Trente compressions, deux insufflations. Aujourd’hui, personne ne va mourir. Soudain, la poitrine se soulève toute seule, l’air s’y engouffre, les paupières battent, la vie revient. La grande faucheuse repart bredouille, elle vient de se faire avoir par la nouvelle détenue.

Un cri dans l’air pesant de la cellule où elle avait pris rendez-vous avec la mort. L’air qu’elle respire brutalement brûle sa gorge endolorie. Avant ce jour, elle n’a jamais pensé que respirer puisse faire aussi mal. Elle veut hurler sa colère d’être encore sur cette terre de douleur, mais aucun son ne veut sortir de sa bouche pas même le plus petit des cris. Elle tente de repousser les mains de la surveillante. Elle veut juste mourir en paix et de quel droit, on le lui refuse. Cette conne vient de la ramener en enfer. Son regard devient noir de haine à l’égard de l’autre. Cette satanée porte-clefs vient de briser ses derniers espoirs de grande évasion.

Il n’y a rien à redire, elle a sacrément assuré ma dernière recrue. Moi qui la prenait pour une godiche avec son air bête et timoré. Sans elle, on courait à la catastrophe. J’ai déjà le taulier sur le dos, ces derniers temps. Monsieur veut un établissement exemplaire dans la prise en charge des détenues toxicos. Je sais bien qu’il attend un faux pas dans ma section pour me coller un autre blâme. Je n’ai pas vraiment envie d’être mutée ailleurs. J’ai ma place toute faite dans cette centrale, alors l’autre là, elle m’a sauvé les miches. J’en ai marre de ces nouvelles pas capables d’assumer leur détention, elles font moins les marioles dehors. Et nous, on doit redoubler de vigilance pour garantir leur sécurité. Ok, c’est une DSP, mais je ne suis pas sa mère.

« Bonjour, agent Brassin entrez donc, prenez place. Je tenais à voir recevoir rapidement, suite aux évènements dans notre établissement. Je dois faire le point sur la situation telle qu’elle se présente. En premier lieu, bravo. Toutes mes félicitations pour votre immense sang-froid. Votre action héroïque a permis de sauver la vie de cette détenue suicidaire. Elle s’en tire bien sans séquelles notables. A ne pas en douter un seul instant, si vous n’étiez pas intervenue, elle y passait ou pire encore, restait lourdement handicapée. Vous pouvez être fière d’avoir su sauver une vie. Ce n’est pas une chose qui nous arrive si souvent dans l’existence.

Mais, parce que bien entendu, il y a toujours un bémol dans toute belle histoire, j’ai l’administration pénitentiaire sur le dos. Voyez-vous, il y a bien trop d’accidents de ce type dans les prisons françaises. Le ministère veut régler ce problème épineux par la mise en place d’un programme de prévention des suicides. D’après votre supérieure hiérarchique, il apparaît que vous n’ayez totalement respecté certaines consignes élémentaires. Cette détenue récemment arrivée chez nous a été signalée comme fragile du point de vue psychologique. C’est sa première détention, c’est toujours un moment délicat à aborder. Votre surveillance a été pour le moins négligente et un peu trop légère, agent Brassin. Bref, tout ça pour vous dire que cet enchaînement de failles nous ont conduit à une situation compliquée.

Oh bien sûr, si cela ne tenait qu’à moi, je passerais volontiers l’éponge avec, à la rigueur, un rapport juste histoire de satisfaire les autorités supérieures. Mais, il s’avère que ce ne n’est pas aussi simple que je ne le voudrais. Il m’est impossible de faire l’impasse sur les directives gouvernementales. Je vais devoir vous mettre à pied deux semaines sans solde et vous allez demander votre mutation pour une autre maison d’arrêt. Vous quittez votre service immédiatement. Je sais que vous n’avez sûrement pas imaginé être remerciée d’une façon aussi brutale. Je n’ai pas d’autre choix aujourd’hui car en tout point et en toute chose, la loi c’est la loi. »

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