« Mort sur le lac »

Il semblerait que vous partiez aujourd’hui à la rencontre de l’Ophélie de John Everett Millais. Et, si Danielle avait décidé de brouiller les pistes ? Chuuut ! 


Mort sur le lac

Les brumes de l’aube s’étaient dissipées pour laisser place à un ciel bleu, parsemé de petits nuages blancs. Tout doucement, les oiseaux se réveillaient, lançant leur trille pour saluer la naissance d’un jour nouveau. Le lac ondulait sous la brise, de petites vaguelettes secouaient les roseaux, où fouillaient les foulques et les canards, à la recherche de quelque nourriture.

Une barque verte, arrimée à un piquet, se balançait doucement, bercée par le clapotis ; ça et là, des iris jaunes ajoutaient leur couleur soleil au vert des eaux du lac. Un couple de cygnes blancs avançaient le long de la barque, suivis de quatre petits. Le calme régnait, troublé simplement par le beuglement des vaches qui sortaient de l’étable, les nuits étaient encore trop fraîches pour les laisser dehors.

Allongé au fond de la barque gisait un corps, mince. Une femme certainement, comme le suggérait sa longue robe blanche et ses cheveux blonds s’étalant sur ses épaules. Son visage était pâle, ses yeux verts, encore ouverts, regardaient le ciel. Elle avait les mains jointes sur sa poitrine dans une attitude quasi religieuse. A l’annulaire de sa main gauche scintillait un anneau d’or. Elle semblait endormie. Pourtant, aucun souffle ne soulevait sa poitrine menue. Ses longues jambes étaient gainées de bas blanc, et ses chaussures avaient disparu. Une écharpe de soie bleue lui enserrait le cou.

Les deux inspecteurs, arrivés dans une voiture banalisée, avaient chaussé des bottes de caoutchouc pour hisser la barque sur la grève. Le plus vieux, René Giraud, laissa échapper en soupirant : « Je suis trop vieux pour toutes ces conneries ». C’est vrai que Giraud n’était qu’à six mois de la retraite, et il se serait bien passé d’un meurtre à élucider !

Son adjoint, Gérard Lefort, rétorqua, avec un fort accent vendéen :

– Bin mon vieux, c’est pas de chance, mais qu’est-ce que tu veux, t’es encore en service, alors il va falloir nous y coller ! 

− Quelle tristesse, reprit Giraud, une petite si gentille. A peine 20 ans, toute la vie devant elle, et crac, la faucheuse qui passe.

− Bin mon vieux, il va falloir l’annoncer à ses parents, ça va pas être facile. Déjà que la grand-mère a trépassé le mois dernier !

Il commence à m’énerver avec ses « Bin mon vieux » pensait Giraud. Même si c’est la vérité, pas la peine de commencer toutes ses phrases avec ça !

− Lefort, on attend le médecin légiste, et après on ira voir ses parents. En attendant ses constatations, je pense qu’elle a été étranglée avec l’écharpe. Qu’en dis-tu ?

− Bin mon vieux, on dirait bien que c’est l’arme du crime, répliqua Lefort, en écartant délicatement de ses doigts gantés de caoutchouc l’écharpe. Regarde, on voit bien une très nette trace rouge sur son cou.

Lefort tient toujours entre ses doigts l’écharpe bleue. De la soie, qui lui rappelle celle qu’il a offerte à sa petite amie, Jocelyne. Il cherche une étiquette, la trouve, « Le ver à soie » imprimé sur un petit rectangle blanc.

– On a une piste, Giraud, cette écharpe a été achetée à la boutique « Le ver à soie » à Fontenay-le-Comte. On va y aller faire un tour.

Ils sautent dans la vieille Peugeot grise, et filent, gyrophares allumés, vers la boutique. Quinze minutes plus tard, ils pilent devant la vitrine, où se balancent une multitude d’écharpes en soie, dans un chatoiement de couleurs.

Lefort, fier d’avoir trouvé un indice, pénètre dans la boutique, sort sa carte, et annonce « Police, pourriez-vous nous dire à qui vous avez vendu récemment une écharpe bleu pétrole ? » La gérante, interloquée, répond en bafouillant un peu : « Mais à vous, Monsieur l’Inspecteur, et l’autre, au comte de Maurepas, la semaine dernière. Je m’en souviens bien, je n’en n’ai reçu que deux de cette couleur. »

En remerciant du bout des lèvres, Lefort, suivi de Giraud, remonte en voiture. On dirait qu’il se sent pousser des ailes, le Lefort, pensa Giraud. La relève est assurée !

Bin mon vieux, on dirait bien que le comte de Maurepas a refroidi sa maîtresse !

− Comme tu y vas ! Attendons un peu.

La Peugeot s’engage dans l’allée du château, bordée d’arbres centenaires. Des massifs d’hortensias font des taches bleues sur le gazon tondu de frais. Ils freinent devant l’escalier majestueux, et montent les marches quatre à quatre.

Le comte de Maurepas est assis sur la terrasse, et lit son journal : « Messieurs, que me vaut cette visite ? ».

Cette fois, Giraud prend la parole en premier :

− Vous avez acheté une écharpe en soie bleue pétrole à la boutique « Le Ver à soie » ?

− Oui, répond le comte.

− Pourrions-nous la voir ?

− Je ne sais pas où je l’ai mise, s’excuse le comte. En ce moment, je perds un peu la tête.

Giraud et Lefort se regardent, étonnés.

− Pourquoi…, reprend Giraud.

− Je suis en train de me séparer de ma femme…

− Peut-être, répond Lefort, mais nous avons besoin de voir cette écharpe. Pouvons-nous vous accompagner à l’intérieur ?

Le comte, reprenant un peu d’aplomb : « Sans mandat de perquisition, il n’est pas question que vous mettiez les pieds chez moi ! »

Alertée par les bruits de voix, une femme brune, mince, d’environ 40 ans, s’avance sur la terrasse :

− Gaëtan, que se passe-t-il ?

De Maurepas fait les présentations :

− Voici les inspecteurs Giraud et Lefort – Messieurs, je vous présente ma femme, Yolande de Maurepas.

En entendant les mots d’inspecteurs, Yolande de Maurepas devient blême, et s’appuie à la table de la terrasse. Lefort et Giraud échangent un coup d’œil soupçonneux.

− Vous ne vous sentez pas bien, questionne Giraud.

− Je vous ai entendu parler d’une écharpe, de perquisition, répond Yolande. Pourquoi ?

− Dans le cadre d’une enquête en cours, nous recherchons une écharpe bleu pétrole, reprend Giraud. L’auriez-vous vu chez vous ?

− Non, non… bafouille-t-elle. Puis, avec des sanglots dans la voix, elle poursuit : Vous ne la trouverez pas ici… La dernière fois que je l’ai vue, c’était au cou d’Adeline, la maîtresse de mon mari.

Gaëtan de Maurepas devient tout pâle : « Qu’as-tu fait, malheureuse ? »

− Tu as brisé ma vie ! Elle n’a eu que ce qu’elle mérite, cette traînée !

Giraud et Lefort se regardent une nouvelle fois, puis Giraud annonce :

− Madame Yolande de Maurepas, nous vous arrêtons pour le meurtre de Yolande Chasseau. Veuillez nous suivre !

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