Le témoin narcisse

C’est Laurent qui vous propose aujourd’hui une nouvelle bien étrange. Vous allez pénétrer un monde fantastique au développement sanglant. Ajoutons, pour nos chers amis végétariens, que la lecture est à vos risques et périls !

Le témoin narcisse

Tard dans la nuit, un brouillard tenace s’était emparé du ciel. Ce matin, étonnement, des vapeurs fugaces léchaient encore les pavés humides et glissants des allées désertées du parc de La Salière de la ville de Jumping. Il était dix heures, les pensées, emmitouflées dans leur drap gris moelleux, refusaient de se lever, cédant aux douceurs d’une grasse matinée inattendue. Ce dimanche s’annonçait des plus maussades et la fraîcheur matinale avait eu raison des âmes les plus courageuses. Les jacinthes somnolaient toujours, en chemise de nuit, pas pressées de s’apprêter, profitant d’un repos bien mérité. Les pervenches couche-tard, surmenées elles aussi, ne se lèveraient pas de sitôt. Ces jours derniers, plus ensoleillés, avaient attiré les promeneurs friands de leurs couleurs séductrices. Cela représentait beaucoup de travail : de longues heures à se maquiller, à se faire belle dans le reflet du ruisseau qui se faufile à quelques tiges. Plus loin, la cime assombrie de l’immense cyprès solitaire perçait la toile grise. Plus haut, quelques-unes de ses branches déchiraient le tissu effiloché par la trop faible brise. Sous le voile, l’arbre invisible avait pris ses aises, délaissant son costume au profit de son nouveau jogging vert impérial. A ses pieds, le ruisseau conquérant, suivait sa route, fier de son clapotis. Les petits de la mésange avaient échappé à la surveillance de leur mère, occupée à servir le petit-déjeuner au nid à son mari : pain d’écorce, marmelade de lombric et thé de gui. Sur les bords du petit cours d’eau, les oisillons jouaient à cache-cache, profitant des vapeurs stagnantes. Ils piaillaient à se faire peur. L’anémone, dérangée par le bruit, se plaignait des problèmes récurrents de voisinage. Les jonquilles avaient déjà ronflé toute la nuit, c’était au tour de la famille mésange de faire des siennes. Elle pensait sérieusement à déménager, à changer de parc. Malgré ses nombreuses remontrances, elle ne parvenait pas à fermer l’œil. Pourtant, le rideau était tiré, plongeant le parc dans une pénombre grise salvatrice, propice au sommeil réparateur. C’est dire si elle en avait gros sur la patate !

En plein sommeil paradoxal, le frêle camélia se réveilla en sursaut. Tiré du lit par des bourrasques glaciales et inattendues, le végétal comprit que le réveil avait sonné. Les pétales ébouriffés, la corolle à demi-close, le pistil engourdi de fatigue, il comprit que l’épais brouillard allait se dissiper. La paisible quiétude embrumée qui régnait jusqu’alors sur le dortoir herbacé, allait disparaître. Il voyait déjà le voile se déchirer. Malmenée, bousculée, la nappe vaporeuse se distendait, diffusant davantage la lumière. Cette nouvelle clarté annonçait les premiers rayons du soleil. Il fallait faire vite : se préparer une tasse de chicorée, mixer son jus de pissenlit aux essences de bouleau et se glisser dans son caraco de feuille. Les premiers visiteurs n’allaient pas tarder. Le cœur ballotté sur sa tige, le camélia entreprit ses préparatifs lorsqu’un premier rayon lumineux perça le plafond. Il se projeta à quelques mètres de lui, sur le manège de chevaux de bois, la fierté attractive du parc. De nouveau rayonnante, la croupe affolée d’un des chevaux était figée dans sa course folle. L’animal, menton relevé, naseaux dilatés, tirait sur ses harnais en hennissant, comme pour donner l’alerte. A cet instant, l’iris, saisit de torpeur, distingua une silhouette. Elle se maintenait en équilibre sur la selle, la tête étrangement inclinée et les bras ballants. Bouche-bée, le regard effrayé, la pervenche réalisa toute l’horreur de la scène éclairée. Un corps sans vie faisait cavalier seul sous le brouillard silencieux. Une tâche sombre souillait le parquet de lambris ; le doute n’était plus permis. Interrompus pendant leur partie de cache-cache, les deux oisillons tombèrent à leur tour sur le cadavre illuminé. Et, ce fut au son des cris terrifiants poussés par les deux compères turbulents, épouvantés par le sinistre spectacle, que le parc se réveilla.

Un attroupement de badauds, encore traumatisés, assistait à la scène. Les hibiscus et les primevères, gagnés par l’inquiétude, craignaient pour la réputation du parc. La fréquentation allait en prendre un coup. « Ça nous fait une bonne publicité ! » s’exclama l’iris, encore sous le choc. « Le narcisse a forcément entendu quelque chose ! » ajoutèrent les pervenches, « il est insomniaque. » La lumière des gyrophares éclairait abondamment leur grise mine. Le regard encore embrumé, ils guettaient les premières investigations. Deux enquêteurs se tenaient près de la victime et faisaient leurs premières constatations. L’un, petit, d’allure chétive et dégarni, prenait des notes, pendant que l’autre, grand, bien bâti et coiffé d’une casquette, observait le corps sans vie, à la recherche d’une piste. Les pervenches, curieuses, franchirent les barrières de sécurité afin de glaner quelques informations.

« Tu as vu ça, John ? Saigné comme un animal… égorgé ! Le malheureux s’est vidé de son sang », intervint le plus petit. Ses yeux écarquillés avaient du mal à soutenir la scène. Le cadavre ruisselant avait souillé le parquet. Le sang noirci, dégoulinant jusqu’au parterre verdoyant, s’était figé. Les tons chauds et pastels des garnitures de l’animal avaient disparu au profit d’un rouge feu grossier, tandis que les panneaux et les frises aux multiples ornements dorés de la structure offraient toujours leurs vues bucoliques. Des tableaux laqués, ornés de sculptures formaient une corniche décorative autour de l’étage central resté silencieux. Aucune romance organique ne résonnerait aujourd’hui. Un galop morbide et sans bascule se reflétait dans des miroirs laissés sans éclairage. Un cavalier avachi, la tête portée par l’encolure du destrier en bois, regardait dans le vide, les yeux révulsés. Des traits terrifiants dessinaient son visage, figeant pour toujours le moment du trépas.

« La victime s’est vu mourir », reprit l’enquêteur à la casquette. « Le meurtrier l’a attaché pour qu’il ne perde pas l’équilibre… Ficelé comme un rôti ! L’homme qu’on recherche est plutôt du genre costaud. Il a transporté sa victime, puis une fois attachée, l’a vidée de son sang. » 

« Quelle horreur ! », s’exclama le premier qui commençait à se trouver mal.

« L’individu a laissé ses empreintes de pas. Les pieds qui prennent la direction du manège sont profondes, logique s’il transportait le corps. Il chausse un bon 47 », reprit John. D’après le légiste, l’heure de la mort se situerait aux environs de minuit, soit une dizaine d’heures. Aucune empreinte digitale, le coup n’est pas improvisé. On en saura davantage lorsqu’on aura les analyses. Il est fort probable qu’il ait été drogué, avant d’être déposé sur son siège de torture.

« Tu veux dire juste groggy, John ! », demanda le dégarni.

« Oui, avant d’être entaillé sur les bras, les jambes, et égorgé. Les coupures sont profondes. Le genou droit est découpé, et le tibia pratiquement sorti de son articulation. Par contre, la gorge est tranchée finement, avec délicatesse, comme s’il voulait faire durer le plaisir. »

« Tu veux dire qu’il devait gémir, et supplier que l’enfer s’arrête durant de longues minutes ! »

L’expression du petit dégarni changea tout à coup. Un haut le cœur le secoua, puis un autre. Son estomac refusait de garder le petit-déjeuner plus longtemps. Aussi vite, il trouva, à quelques mètres, un lieu plus tranquille pour se soulager. Pauvres pervenches ! Au mauvais endroit, au mauvais moment !

« Sacré Elvis ! Une petite goutte de sang, et il n’y a plus personne ! »

Le portable de John se mit à sonner : « Oui, allô… Ah Jack, t’as eu des infos sur le cadavre du parc ?… Quoi ? Boucher ??! Bon, nous, on file à son adresse. »

La victime ne s’occupait guère de son appartement, très occupé qu’il était par ses activités. Son étalage de pièces sanguinolentes l’attendait chaque jour, au pied de l’immeuble placardé « Au bon jarret ». L’homme avait laissé un bureau en désordre avec une multitude de documents empilés. Au-dessus, un diplôme, encadré, stipulait que Mr Steak Link, major de sa promotion, méritait le titre de maître artisan boucher. Sur la table, une assiette oubliée contenait les restes d’un tournedos baignant encore dans son ketchup. Un verre renversé avait inondé le bord de la table, près d’une bouteille de soda à demi remplie. Une tenue de boucher était abandonnée sur un lit défait. Les chaises dérangées permirent aux enquêteurs d’établir leur première hypothèse. Pour eux, il ne faisait aucun doute, que Steak connaissait son bourreau. Il n’y avait aucune trace d’effraction, ni de lutte. C’était son jour de repos et les analyses avaient effectivement révélé la présence de somnifères. Les chaises dérangées laissaient supposer qu’il avait dû perdre l’équilibre. De la rue du Tranchoir, où résidait la victime, il n’y avait qu’un pas pour se rendre au parc : une cinquantaine de mètres à parcourir en empruntant le parking résidentiel, baigné dans le brouillard. De la fenêtre, on apercevait déjà la grille. Les enquêteurs n’avaient aucun témoin ; pas de remue-ménage particulier, d’après le voisinage. Ce fut finalement un des documents du bureau qui attira l’attention de John. Un catalogue, provenant d’un élevage, de la Steeple Harris Compagnie, situé à une vingtaine de kilomètres au nord de la ville. Il vantait les qualités de la viande, qui paraît-il, était d’une tendreté extrême. Les races chevalines âgées, appréciées des palais les plus délicats, offraient une qualité nutritionnelle exceptionnelle. La photo d’un des spécimens avait fait l’objet d’une attention toute particulière de la part de la victime, puisqu’elle avait disparu. Seule une marge copieusement annotée subsistait.

« Découpée… Il y a pourtant des dizaines de catalogues, des centaines de fiches descriptives, mais la photo d’Eglantine, n’y figure plus », s’exclama Elvis.

« T’as raison Elvis, la livraison remonterait à trois jours », ajouta John. « Allons rendre visite à ces exploitants ».

Une route départementale sinueuse, désertée depuis plusieurs kilomètres, conduisit les deux détectives devant l’immense propriété de Steeple Harris, un des plus grands entrepreneurs de la Crinière Vallée. La riche exploitation employait une dizaine de salariés. Des palefreniers chargés d’accompagner les chevaux jusqu’au dernier jour. C’était la méthode Harris. Négociant, il fournissait tous les artisans de la région. Aussi connaissait-il Steak Link, et il ne s’en cacha pas devant John et Elvis venus l’interroger dans son bureau. Il avait sa manière à lui de bien préparer la viande. Elle était tendre et loyale et avait un goût prononcé. C’était pour ça que Steak la choisissait.

« Comment la nuit dernière ? Si j’ai un alibi ? Vous me suspectez ? » demanda l’homme d’affaires.

Dix ans qu’ils faisaient des affaires ensemble. Abattu, il montra aux enquêteurs une photo. Il serrait la main de son ami disparu. Des larmes coulèrent, malgré lui. Il le décrivit rude en affaire. Intraitable, il n’était plus question d’amitié lorsqu’il s’agissait de négocier. Il reconnut le trouver parfois excessif.

« C’est vrai Steak était très fier de sa réussite », ajouta Steeple Harris. « Au bon jarret » représentait beaucoup pour lui. Il se plaisait à répéter qu’il avait fini major de sa promotion et que sa réputation n’était plus à faire. Pas question de décevoir une clientèle de plus en plus exigeante.

« Et Eglantine, ça vous dit quelque chose ? » demanda John.

« Oui, elle nous a quitté la semaine dernière. Steak la voulait absolument : une Appaloosa, docile et volontaire. Ses flancs un peu descendus, son dos arqué et ses hanches inclinées n’avaient en rien altéré son agilité exceptionnelle, mais il n’était plus question de la monter. Toujours musclée et charnue, c’était Jim Cut, mon meilleur palefrenier qui s’en occupait. Il frottait sans relâche sa robe brune tachetée et lui parlait tous les jours pour la rassurer. C’est dire s’il a été choqué par l’annonce de son départ… »

« Et, où se trouve ce Jim Cut ? » l’interrompit Elvis.

« Dans son enclos, auprès des chevaux certainement. Je vous accompagne, mais avant tout, je dois vous prévenir que Jim est un employé un peu particulier… Il souffre d’un retard mental, mais, je me fais un point d’honneur à le compter parmi nos employés. Il est, malgré son handicap, l’un de nos palefreniers les plus compétents. Suivez-moi. »

Ils prirent la direction de l’enclos, et, quelques sentiers plus loin, ils tombèrent sur Jim Cut. Penché, un immense gaillard, aux boucles blondes, brossait énergiquement les flancs fatigués d’un cheval retraité.

« Jim, des messieurs de la police voudraient te poser des questions », s’exclama Steeple Harris. « C’est au sujet d’Eglantine ! »

A ces mots, l’ouvrier suspendit son geste, puis fit face à ses visiteurs, offrant un visage doux et rassurant. Des arêtes à peine saillantes dessinaient un nez discret sous un front lisse et brillant de sueur. Pendant que des joues rondes et polies étiraient une bouche fine et souriante, des yeux bleus au regard transparent fixaient les deux détectives, impressionnés par son imposante stature. Aucun trouble visible ne venait trahir son portrait aux traits sereins. A cet instant, seul le narcisse, bien situé au moment des faits, aurait pu dire que ce brave gaillard à la face tranquille de chérubin pouvait se transformer en monstre impitoyable. Mais il s’était tu, effrayé. Il n’y avait donc pas de témoin.

« C’est au sujet d’Eglantine ? » reprit-il, toujours souriant.

« Qu’est-ce qui s’est passé avec Steak ? » demanda John, suspicieux.

Au même moment, Elvis s’approcha et mit sous les yeux de Jim la photo d’Eglantine. Cette photo, dissimulée par la victime, avait permis de remonter la piste du présent suspect. Il était tombé dessus, près des pervenches, au mauvais endroit, au mauvais moment.

« C’est pour la venger ! Vous l’abandonniez à ce tortionnaire, n’est-ce pas Jim ? » ajouta Elvis. « Après tous ces services, elle ne méritait pas de finir sur l’étalage de Steak Link… n’est-ce pas Jim ? »

A ces mots, le suspect fut submergé par une émotion terrible. Et sa protégée toujours entière sur la photo ! Le coup avait atteint son système nerveux fragile. Comment cacher plus longtemps son attachement profond pour l’animal envoyé à la boucherie ? Il se remémorait la scène de son départ. Il avait supplié Steak d’épargner celle à qui il parlait tout bas ; celle qui clignait ses paupières cernées de blanc, comme pour l’appeler ; celle qui ouvrait sa bouche marbrée, comme pour le remercier. Mais intraitable, le négociant de la rue du Tranchoir ne voulut rien entendre. Il refusait la livraison entière ; pas question d’épargner Eglantine. Et, Steeple Harris avait cédé. Insupportable ! Le regard du palefrenier était maintenant perdu et triste. Ses troubles le reprenaient…

« Il t’a demandé de passer ? » l’interrompit John.

« Je me suis excusé, j’raffole de tes jarrets ! que j’lui ai dit. Ce vieux prétentieux m’a cru… J’ai préféré préparer les miens », finit par reconnaître Jim Cut.

Le meurtrier n’offrit aucune résistance à Elvis qui lui saisit les poignets pour le menotter. Adoptant de nouveau ses airs angéliques, il suivit, le sourire aux lèvres, les deux détectives.

L’affaire était résolue, le parc de La Salière pouvait reprendre ses couleurs, enfin presque…Le narcisse avait préféré changer de parc. De son jaune, il n’était plus question. L’anémone, moins stressée par les oisillons privés de sortie, choisit, elle, de rester. Malheureusement, Iris gardait des séquelles de ces terribles visions : un cœur étiolé parfumé de doutes. Quant aux pervenches, elles semblaient plus palichonnes, perdues dans leurs pensées… difficile d’oublier Eglantine !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :