« Le patelin »

Laissez-vous entraîner aux fins fonds de la campagne vosgienne, dans un patelin où il s’est passé une chose bien étrange… Une histoire imaginée par Maximilien qui devrait vous couper le souffle ! 

Le patelin

Il serait présomptueux de dire que la grande rue est droite. Elle serpente, un peu grossière, surtout casse-gueule. On la croirait dessinée à main levée par un gamin faiblard. Les bicoques, tours HLM, préfabriqués, projets écoresponsables et fermes vosgiennes mal fichues se plient aux imperfections de cette grande rue. C’est la seule du village. On s’y fait et, à vrai dire, on n’a pas vraiment le choix. Le western spaghetti a son virevoltant et son soleil de plomb. Notre patelin a pour lui sa grande rue et son gris de Toul.

La grande rue, certes, n’est pas droite. Ce n’est pas pour autant qu’elle est dépourvue d’une certaine morale. Le tronc d’Émile Lederlin gît sur la pelouse de la Rotonde. L’homme est mort il y a cent deux ans. Sa statue a sauvagement été dépecée hier dans la nuit. C’est cette barbe sculptée, ce regard figé et ce grès des Vosges qui permettent justement à cette grande rue d’être la grande rue. Émile n’a plus rien à dire depuis bien longtemps mais sa statue méritait mieux que les crottes de chien et la rosée du matin.

Eugène, dit Gégène, ne s’exprime pas. Mais il y pense fort. Si fort que Nino, le petit-fils, s’empresse de mettre en mots, avec candeur, ce sentiment qui le turlupine au détour d’une promenade matinale : « bah il est où le reste du corps ? »

Au papi de répondre. Avec la barbe qui gratte, les doigts crispés, les mots qui se mélangent. Toujours englué dans les restes de son AVC :

« Comment que je veux dire, c’est le patelin, là-bas.

— La maison du chef ?

— Dis voir, le maire, sa maison.  

— La Rotonde ?

— Comment que je veux dire, voilà. »

Trois cents mètres plus loin, la Rotonde, le point final de la grande rue. Nino observe cette énorme construction qui, à ses yeux, ressemble à un vaisseau spatial. Pour Gégène, c’est la salle municipale, un bâtiment en forme de croix de Lorraine. C’est une des grandes œuvres du cadavre qui, effectivement, siégeait stoïquement face à l’entrée. Le gamin s’apprête à bondir pour toucher les restes froids du socle de la statue vandalisée, mais Gégène lui secoue les épaules pour le calmer. Il ne dit rien, encore, mais il pointe du doigt. Non pas le tronc d’Émile Lederlin mais cette crotte, à quelques centimètres. Nino se bouche le nez et pouffe de rire. Gégène pointe et repointe encore, puis il rassemble ses forces et lâche quelques mots : 

« Dis voir, là.

— Le caca ?

— Comment que je veux dire ! Pas la merde, le trou.

— Le trou des toilettes ? »

Gégène avale un mot. Puis un autre. Cet effort lui coûte mais il ne s’énerve pas. Il fait avec. Il se met à genoux et pointe avec précision un trou parfaitement rond au centre de cette crotte de chien. L’exclamation de Nino est joyeuse, un long ahhhh mais oui, c’est vrai qu’elle est bizarre la crotte. Et Gégène de répondre :

« Pas la crotte, la canne.

— Un trou de canne ? »

Nino ne sait pas ce que c’est, au fond, un trou de canne. Mais il connaît Gégène et il sait que ce regard-là, ces deux yeux bleus qui frétillent, sont le signe d’une journée qui s’annonce exaltante. Et Gégène le pointeur montre la Rotonde. Sa démarche est énergique et Nino lui emboîte le pas. Pas de pitié pour Émile Lederlin, du moins sa statue, mais Nino et Gégène ne manquent pas de remarquer que l’homme, son œuvre, et son visage sont partout dans le bâtiment. Une gravure par-ci, une peinture par-là, et l’air grave d’Émile partout.

Gégène fonce sans demander son reste. La secrétaire à l’accueil ne l’arrête pas. À quoi bon ? Et puis, c’est l’heure de la pause. Nino et Gégène pénètrent dans le bureau du responsable du musée de la commune. Enfin, Gégène a pointé la porte, et Nino a donné un coup de pied. Nez à nez pour Gégène, nez à genoux pour Nino. Le responsable du musée, pas vraiment conservateur, car pas vraiment un musée, fait face. Nino fait l’avion, pour on ne sait quelle raison, et se met à crier trou de canne, trou de canne. Et Gégène pointe cette fichue canne. Celle qui permet au responsable du musée, Henri, de supporter sa difficile charge d’érudit du patelin et de grand gardien des documents poussiéreux. Entre Henri et Eugène, il y a toute une histoire, de sombres affaires de bal musette et de crottes de caniche sur la voie publique. Et, enfin, ce trou de canne, à côté de ce bout de statue. Cet édifice qui représente un personnage, un savoir, dont Henri est le gardien. Mais Eugène n’a jamais tourné autour du pot, et l’AVC ne change rien à cela :

« Dis voir, comment que je veux dire, la canne.

— La canne, crie Nino.

— Qu’est-ce que vous fichez ici. »

La moustache d’Henri tremblote, mais Gégène ne lâche rien :

« Dis voir, la barbe. Puis la statue. Merde à ton chien, ta canne.

— Gégène, il pense que vous avez cassé la statue. »

Vingt longues minutes de mots qui s’assemblent dans le désordre. Quelques-uns plus hauts que d’autres. Un peu de colère, beaucoup de mauvaise foi. Une secrétaire qui finalement fait son entrée, rattrapée par une vague conscience républicaine. Elle servira de médiatrice. Nino et Gégène tiennent à présenter leurs conclusions. Le responsable du musée a avoué en sanglotant. Hier, dans la nuit, ivre, il s’est attaqué à la statue car il a découvert dans un grenier les restes d’une archive qui prouvent qu’Émile Lederlin, le grand patron, le symbole du patelin, entretenait une liaison avec la non moins célèbre (mais moins glorieuse aux yeux d’Henri) femme à barbe. La secrétaire, sous la contrainte, rédige le rapport d’enquête qui accable son chef. C’est surtout le meilleur moyen à sa disposition pour pousser Nino et Eugène vers la sortie.

Henri ne sera pas inquiété, la statue pas recollée, et l’enquête, comment que je veux dire, est close.

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