« A la Place Saint Augustin »

Aujourd’hui, c’est  Alexandre qui vous propose une scène pleine d’émotion et de délicatesse. Un long moment d’attente, charnière entre le passé et le présent. Bonne lecture !

A la Place Saint Augustin

La semelle de mes souliers s’écrase sur les pavés bien usés des rues étroites du village de Saint-Augustin. La brume se faufile entre les fermes, le froid traverse mes poches. La buée sort de ma bouche, tel un cheval de labour que le mors n’effraie plus. Seuls les chats de gouttières veulent bien m’ouvrir la route.

Au bout de ce chemin, j’aperçois la fontaine à tête de lion, inchangée depuis toutes ces années qui s’élève au milieu de la brume à chacun de mes pas ; toujours placée sous le regard bienveillant de ce vieux chêne qui, tant de fois, nous a vu jouer à se cacher et se laisser aller à nos passions des premiers amours secrets.

Le silence est parfait. Sous la lumière vive de la lune, à l’angle des rues Beltoise et Touveneau, apparaît la maison imposante dont le poids des souvenirs aura marqué pour toujours les débuts de mon enfance. Je me souviens, m’arrête et m’assois sur ce bout de mur devenu fragile, recouvert de lettres dans des cœurs transpercés par des flèches et marqués à la craie par les enfants du village. Comme un pari fou, je me mets à vouloir retrouver, dans ce charabia, les premières lettres de nos prénoms, celles que nous avions gravées à la force de coups de tournevis pour que jamais n’advienne l’oubli de nos deux petits cœurs.

Nous rêvions bien jeune et naïvement de notre avenir ensemble dans ce même village, dans cette même maison ; elle sera vétérinaire et moi charpentier, les enfants et tout le paquet, nous nous l’étions jurés. Nous avions réussi à dessiner notre monde ensemble ce qui semblait une hérésie au yeux de nos parents, nés de milieux sociaux incompatibles avec tout ce que cela comporte de différent : religion, attitude, hauteur d’esprit, moyens financiers, vision du monde et les bonnes mœurs. Nos anciens appellent ça la belle époque ; peut-être avaient-ils raison dans un sens après-tout.

La paume de ma main, transie de froid, caresse une nouvelle fois cette bonne vieille pierre si abîmée et si douce à la fois ; le frisson me gagne de nouveau et je rabats le col de mon manteau ne quittant pas la bâtisse du regard. Je ne peux pas me résoudre à ne plus voir mon premier amour et à quitter ce village qui a vu mes premiers pas. Comme l’histoire qui se répète, je me tiens assis et attends comme avant de recevoir un signe de sa part : une fenêtre qui s’ouvre délicatement, un sifflement reconnaissable, une lumière qui s’allume et s’éteint.

Une heure plus tard, je me décide à rebrousser chemin et à prendre une chambre d’hôtel dans la vallée lorsqu’une lumière jaillit de la porte d’entrée et s’éteint presqu’aussitôt ; la clochette du portillon retentit, le silence apaise, il fait toujours nuit ; je me cache derrière le bon vieux chêne et écoute le craquement des feuilles sèches, un bruit de clé qui claque et le portillon s’entrouvre délicatement et le sifflement du chien recouvre les hululements et autres aboiements au loin.

Je ne sens plus mes pieds, mes jambes fourmillent, mon cœur s’emballe, des flots de pensées m’assaillent. Le long du mur d’enceinte de la maison, le chien se promène et marque de son passage les murs blancs pour asseoir comme s’il en était besoin, son territoire. Le fil de la laisse rétractable s’allonge jusqu’à ce qu’il suffoque en tirant la langue. A première vue, un bichon ou non, un caniche peut-être ; croisé avec je ne sais quoi. Je n’arrive pas à voir mais ça ne m’étonnerait pas qu’il s’agisse d’un croisé en fait car Natacha ne supportait pas de voir ces chiens mis au rebut par les gens de son rang comme elle disait et qui ne se montraient qu’en compagnie de chiens pure race ; et eux, en étaient-ils vraiment ? Le grincement du portillon m’extirpe de mes souvenirs, c’est le moment que je choisis pour regarder de l’autre côté en direction du maître. La laisse se rétracte, le chien revient en traînant sa truffe contre le mur.

Je n’arrive pas à tourner ma tête dans sa direction, j’ai peur de la revoir ; je pourrai l’appeler mais je suis bloqué à l’idée qu’elle ne me reconnaisse pas, j’ai tellement changé ; que nous dirions-nous ?

Ma joie s’arrête à cet instant, j’arrête les frais ; l’émotion que j’ai et ces attentes interminables à l’apercevoir, je les garde, enfouis comme un trésor. Sur le chêne je me repose, j’ai envie de dormir, les yeux à demi clos, mon cœur palpite de nouveau et s’effrite, la dernière seconde tombe et le portillon se referme. La queue du chien disparaît.

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