« Un thé au miel »

Dernier récit de notre série « Affût » ! Visiblement, la proposition d’écriture a inspiré Laurent ! Bonne lecture de son texte qui sonne comme une symphonie.

Un thé au miel

Amine est assis. Il s’est accoudé à son bureau. Sa main soutient son menton. Sans doute trouve-t-il sa tête trop lourde. Penchée, elle maintient son regard oblique, et sous ses yeux, s’entremêlent les premiers mots timides d’une phrase. Il entame la deuxième. L’écriture est évasive ; les lignes fuient, et les boucles peinent à s’accrocher. Il fronce les sourcils ; il voudrait rendre ses réflexions cohérentes, mais les mots lui manquent…

Amine est poète. En manque d’inspiration, il s’est levé, et maintenant ses pas résonnent. Il tourne en rond dans sa chambre en désordre ; il s’est lancé dans une aventure littéraire compliquée. Les mots lui viennent au compte-goutte ; il peine à traduire ses pensées. Il recompte ses pieds, reprend ses assonances, rien y fait. Ses rimes le déçoivent. L’écrivain est en panne.

« Il me manque des mots, se murmure-t-il. Pour composer un texte juste, aux rimes éclatantes, je dois changer de méthode. Laisser quelque temps mon bureau poussiéreux, et partir à la chasse… A la chasse aux mots clé, aux mots perdus, aux sons inattendus. Je sais qu’ils sont cachés et qu’il faut les dénicher. J’ai quelques techniques, un repère aussi. Une cachette où je peux tenir mes tympans à l’affût. »

Amine compte se rendre à Bourg la Syntaxe, sur la Place Majuscule, pour y commander une Suze « on the rock », au comptoir de «  La belle Tirade ». Il espère surprendre les conversations des habitués. L’hiver offre ses lueurs atténuées aux événements coutumiers. Des nuages grossiers aux lignes incertaines parcourent l’horizon des uns et des autres. La saison est propice et le lieu l’inspire. En attendant, un courant d’air soulève les pointes grisonnantes de sa chevelure. Ni rasé, ni coiffé, il enfile un pull brun, aux mailles détendues, un jean large qui s’effile, et une paire de mocassin confortables. Ses prunelles châtaigne appariées, brillent. Des rides gagnent du terrain, et plissent ses yeux. Ses sourcils toujours froncés sont fournis. Ses oreilles poilues pointent sous ses cheveux emmêlés. Un stylo sera dans sa main, prêt à griffer.

Les mots sont là au milieu des conversations. Ils virevoltent dictés par quelques bouches, et passent d’une oreille à l’autre. « A la belle Tirade, les mots se prononcent en toute liberté. Ils ont des murs de pierres pour résonner, et des rideaux fauves pour se cacher. Des miroirs aux cadres renvoient leur jolie graphie. Ils se font bien comprendre. Amine a choisi la table jamais servie. Il les épie. Les expressions sont là, pleines de termes, qui sillonnent les rayons discrets de cet après-midi d’hiver. Il y a des synonymes, des homonymes, mono et multi syllabes. Amine s’en lèche les babines. Il tombe sur une racine flexible déclinable. Un radical tranquille, loin de toute prédation. Il s’est fait oublier, il est prêt à attraper le mot qui lui manque, déterminer à le capturer. Son texte ne peut plus attendre…

« Quel préfixe ! », se dit-il. 

Aujourd’hui, l’ambiance est propice. Bertrand lance des paroles en l’air. Elles sont sans équivoque. Sur le comptoir, sa limonade pétille. Il veut inviter Huguette. Les mots bondissent, bien articulés. Non loin, Jules est en permission, il sirote sa pression. Il comptait inviter la jeune fille aussi. Le ton monte ; des diminutifs s’éparpillent, apeurés. Comme Amine veut avoir le dernier mot, il écoute sans avoir l’air. L’atmosphère s’envenime. Les lettres gesticulent, les mots gigotent, un attroupement s’opère. Quelques substantifs glissent sur les vitres refroidies. La condensation les accorde, malgré eux. La demoiselle convoitée est restée muette. Elle a commandé un milk-shake à la fraise et semble « open ».

« Quelle onomatopée ! », pense-t-il. Amine est peu bavard. Ses doigts crispés tiennent un stylo ; celui qui fuit sans son capuchon ; celui à la mémoire indélébile… Il a noté quelques barbarismes « hynoptisé et, en définitif », des pléonasmes « comme par exemple, achever complètement », et un sous-entendu « à toi de voir ». Sa patience porte ses fruits. Il retient prisonnier « combine, diphtongue et solution » Des mots sont entre ses griffes. « Je n’ai plus qu’à les noter, et ils n’auront plus aucun moyen de s’échapper, se dit-il ».

Mais, la jolie poupée détourne son attention. Voici que ses lunettes l’observent. Ses yeux noisette, cachés derrière les reflets de ses verres surpris par des contrastes inattendus, sont sans prétendant. Un joli sourire dessine ses lèvres rouges restées cousues. Comme Amine est vulnérable, il lui fait un sourire aussi. Elle a son corset léopard ouvert, et deux poitrines proéminentes culminent. Un mur brumeux d’expressions les survole. A cet instant, l’esprit de l’écrivain n’est plus à la chasse. Les mots s’échappent. Réflexion faite, il s’invite à sa table, laissant son stylo, et perdant toutes ses notes. Elle sent la vanille, et son chignon est refait. L’auteur perd le fil de son texte, et comme l’objet de son attention, a son franc-parler, il lui propose un thé au miel, pour qu’elle se réchauffe la gorge, et réajuste ses tonalités. Elle accepte et il lui fait la conversation, oubliant les mots qu’il était venu chercher, et revenant bredouille de sa partie de chasse. 

Ainsi, pendant que Bertrand et Jules continuent de régler leur compte, prêt à en découdre au comptoir de « La belle tirade », les mots vont et viennent librement, sans être inquiétés, sans témoin pour les surprendre. Ils peuvent s’exprimer à loisir le restant de l’après-midi, et rester secret, sans personne pour les écrire.

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